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CHAPITRE XXV

11 se plaisait sur ce coin de terre, sur «ce morceau de Gaule cassé par la mer», au yiip siècle, dans cet antique lieu d'asile ; il y comptait des amis, des admirateurs sincères et naïfs même, qui lui portaient des toasts de ce genre : « A Victor Hugo si digne de ce nom. »

Cependant l'expulsion donna lieu à un malentendu. Un certain nombre do Jersiais crurent que Victor Hugo était responsable de la mesure prise contre ses compatriotes et l'accusèrent d'avoir été cause de ce qui arriva. La grandeur de la protestation échappa à cette partie de la population qui du reste est antifrançaise et qui se félicitait publiquement au moment de la guerre de 1870 d'appartenir à un pays ne leur demandant pas de contingents militaires et n'exposant pas ses sujets à des contributions exceptionnelles.

A côté de ces Anglais pratiques il y a à Jersey des Anglais de cœur, qui savent quels liens les attachent à nous et qui au moment où la colonie française quitta leur île accompagnèrent les expulsés jusqu'au port, leur témoignant une sincère affection et ne cherchant point à cacher une émotion profonde.

Quand le paquebot se mit en marche, ceux-là saluèrent le départ d'un cri touchant ; ils crièrent : Vive la République ! L'hommage était délicat. Ceux-là rougissaient de l'atteinte portéeà la liberté et ne devaient pas tarder à prier le poète de revenir chez eux, pour lui rendre publiquement hommage.

Il n'y avait ni haine ni colère dans le cœur de ceux qui partaient.

Ils disaient par la bouche d'Auguste Vacquerie : « Cela n'est point lafauie de Jersey. Sois donc acquittée de l'expulsion et sois remerciée des trois ans qne tu nous a donnés, île charmante, fleur de la mer, patrie des expatriés qui te tiens à la porte de France pour être la première à offrir un asile à ceux qui en sortent ; qui, pour consoler les proscrits, leur montre, le jour, de Mont-Orgueil, la flèche de Coutances, et, la nuit, de Saint-Clément, le phare de Saint-Malo ; qui fais plus que de leur montrer la patrie, qui la leur rends, qui rends à l'un ses vallées touffues, ses pommiers trempant dans les blés, ses prairies en fleurs, ses nids dans les haies ; à l'autre ses landes, ses bruyères, et ses grands rochers qui combattent la mer. »

Tandis que se dispersaient, jouets du destin, ces hommes qui n'avaient de haine que contre le mal, les journaux bonapartistes manifestaient à Paris une joie bruyante. Les reptiles de ce temps tenaient à gagner leur argent, et la tâche était pour eux facile puisqu'il s'agissait d'injurier et de salir ceux qui osaient encore parler de droit et de devoir. L'impression produite par les Châtiments sur cette bande de scribes à gages avait été telle que Louis Veuillot, abandonnant pour un moment ses habitudes de prudence catholique, écrivit dans l' Univers du 7 décembre IS.Î3, à propos do la pièce à lui dédiée et intitulée, Un autre, pièce à laquelle le Siècle avait fait allusion dans un article : " Je potn-rais demander au Sii^cle le compte que je demanderai certainement à M. Victor Hugo s'il reparaît sur le sol français et s'il existe encore des juges quand il reparaîtra. »

Il paraît que Louis Veuillot croit qu'il n'existe plus de juges, car, depuis sa rentrée en France, Victor Hugo n'a pas entendu parler de cette menace faite de loin.

A Veuillot se joignait toute la meute des officieux. L'empereur plaisantait les libelles; il disait avec dédain : « M. Victor Hugo le Grand s'occupe de Napoléon le Petit ! » Cela faisait rire les courtisans et servait de thème aux plaisanteries des feuilles soumises et dévouées. Mais le fouet n'en cinglait pas moins vigoureusement les épaules du souverain des Tuileries.

En même temps qu'il accomplissait sa mission de vengeur le poète préparait d'autres œuvres, et c'est à Jersey que furent écrites les Contemplations et, presque en entier, la première partie de la Légende des siècles.

Les Contemplations parurent à Paris, au mois de mai 1856, chez Michel Lévy et Pagnerre. Le poëte raconte dans ces deux volumes vingt-cinq années vécues par lui; il a, dit-il, laissé pour ainsi dire se faire en lui ce livre que la vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, a déposé dans son cœur. C'est sa destinée. C'est son âme qui se raconte. Homme, en parlant de lui il sait qu'il parle des autres hommes puisque nous avons de communes joies et de communes douleurs, puisque nous traversons les mêmes tumultes, les mêmes travaux et les mêmes épreuves, et il rappelle tous ses souvenirs, toutes ses impressions, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres.

Autrefois, tel est le titre du premier volume ; Aujourd'hui, le titre du second. /liwo/T, V Ame en fleurs, Paucamea, En marche, Au bord de l'infini, tels sont les différents titres placés en tête de chacune des six parties dont se composent ces deux volumes.

Mesurant le chemin parcouru il repasse, jour par jour, page par page, le livre de son existence. II se souvient de sa fille, de ses deux filles quand elles étaient petites.

L'une, pareille au cygne et l'autre à la colombe.

Il refait l'histoire de ses croyances et répond à ses accusateurs ; il se souvient de ses jeunes amours, du jardin des Feuillantines, et dédie ses rêveries à ses amis, à Auguste Vacquerie, à Alexandre Dumas, à Paul Meurice, à propos de son drame, Paris, à Fromant Meurice ; puis il pleure encore la fille qui est morte ; il lui adresse les mots les plus doux, les plus tendres ; il chante le dévouoniont de son époux :

Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.

« Que fais-tu? » disait-elle. Et lui disait : « Tu meurs,

11 faut bien aussi que je meure ! »

Et les bras enlacés, doux couple frissonnant, Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant

On entend le fleuve qui pleure.

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