CHAPITRE XXV
Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille 1 Aie à jamais sur toi l'ombre de Dieu penché 1 Sois béni sous la pierre oij te voilà couché!
Dors, mon fils, auprès de ma fille!
Mais ce n'est pas seulement tout le problème terrestre que le poëte agite « depuis la plainte du brin d'herbe jusqu'au sanglot du père », il y a dans les Contemplations une large part faite à la polémique littéraire, à la polémique politique et aussi à la philosophie.
Sa poésie intime, simple, vraie, émeut; elle pénètre au fond du cœur, mais elle n'attendrit pas seulement, elle console et elle enseigne.
Le livre dont, seuls, les critiques courageux se hasardèrent à faire l'éloge ne fut pas loué par la Revue des Deux Mondes. Ici rentre en scène le fameux Gustave Planche, dont les années ont augmenté la bile.
Planche pense que si les vers émus sont suffisants, en revanche, la partie philosophique des Contemplations mérite l'indulgence et le sourire. Il ne saurait prendre au sérieux les prétentions de Victor Hugo dans le domaine de la raison pure. A ses yeux, lorsqu'au lieu de raconter ses émotions personnelles et de dépeindre ce qu'il a vu, le poëte essaye d'expliquer l'origine du monde, la destination de l'homme, ses di'oits, ses devoirs, les châtiments attachés à chacune de ses fautes, il se laisse aller à des enfantillages qui ne manqueraient pas d'amuser s'ils étaient écrits dans une langue plus claire. Malheureusement, poursuit le critique, l'obscurité de la forme s'ajoute k\a. puérilité de l'idée.
Planche ajoute que ces caprices de poëte ne sauraient l'étonner, mais qu'il est singulier que ces messieurs ne consentent pas à se condamner à l'étude, pour apprendre la philosophie et acquérir l'intelligence des vérités éternelles.
Le jour où il écrivit cette page, le critique était évidemment aveuglé par son inimitié. Quelle philosophie est donc plus claire, plus douce, plus consolante, plus élevée, que celle enseignée par Victor Hugo? Il dit à ceux qui souffrent d'espérer ; il sait des remèdes contre la douleur et dit comment il faut lutter contre le mal. Le lire, c'est vouloir devenir meilleur, c'est élever son esprit au-dessus des luttes terribles de la vie, développer sa raison, envisager le rôle et la mission de l'homme sous leurs aspects nobles, par leurs côtés généreux. Quelle philosophie vaut celle-hà?
Malgré les attaques violentes des écrivains de mauvaise foi, les Contemplations furent reçues en France avec une faveur marquée et appréciées à leur valeur. La forme du poëte n'était plus contestée et ses idées s'imposaient malgré tout. Chaque œuvre nouvelle, depuis les premières jusqu'aux dernières, , devait paraître plus belle que la précédente. Le génie sans cesse se montre supérieur à lui-même.
Les éditions des Contemplations furent nombreuses. La France, accablée
sous le despotisme, se sentait revivre en lisant les vers de son fils illustre. Et si l'envie essayait de porter atteinte à ses œuvres, en revanche, quiconque n'avait point l'ànie basse se plaisait à louer la grande voix qui se faisait entendre de l'exil.
Parmi ceux qui prouvèrent le mieux la gratitude de leur admiration, il faut citer Jules Janin qui, pendant toute la durée de l'Empire, ne manqua pas une occasion de parler avec un respectueux enthousiasme du proscrit qu"il aimait et qu'il vénérait.
Victor Hugo avait envoyé à ce fidèle un magnifique et curieux exemplaire des Contemplations, contenant un dessin signé de lui, dessin à la sépia, très intéressant et représentant Victor Hugo assis, pensif, sur un rocher au bord de la mer, au soleil couchant ; des fleurs brisées sont aux pieds du poète ; deux anges ailés soutiennent dans les airs le médaillon de sa fille Léopoldine, encadré par des guirlandes de fleurs. Des photographies de différents sites sont placées en regard des pièces de vers qui les mentionnent. Une lettre de quatre pages pleines, signée Victor Hugo, ajoute à la valeur de ce livre, qui fut vendu mille francs à la vente de Jules Janin.
C'est à l'étincelant critique que l'exilé envoyait encore, trois années plus tard, un des premiers exemplaires de la Légende des siècles, avec cette dédicace :
« A celui qui, comme poëte et comme ami, est inépuisable. . H A la plume vaillante et ailée.
« Au noble cœur qui comprend et qui célèbre la victoire des vaincus.
« A l'homme qui, depuis trente ans, est un des éblouissements de Paris.
« A Jules Janin. »
Ce livre, orné d'un frontispice, dessiné en couleur par l'auteur lui-même, s'est vendu 635 francs.
Nous dirons, en quelques mots, ce qu'est la Légende des siècles, dont la première partie, en deux volumes, complète l'œuvTe lyrique des premières années de l'exil.
La Légende des siècles parut à Paris, chez Michel Lévy, en J.S59. Elle est dédiée à la France en ces termes :
Livre, qu'un vent t'emporte En France, où je suis né! L'arbre déraciné Donne sa feuille morte.
Jamais cet arbre n'avait eu plus de sève et n'avait poussé de plus magnifiques rameaux. Cette fois encore on s'écria que ces pages étaient les premières de toutes.
Dans cette œuvre gigantesque le poëte, sans cesse -attiré par des conceptions grandioses, s'est proposé d'écrire une histoire entière de l'humanité, en choisissant les époques saillantes et typiques, d'indiquer, suivant l'ordre des