‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 126 sur 198 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

âges, les changements de physionomie des peuples, de prendre des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Eve, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes de la barbarie, de la civilisation, moulées sur le masque des siècles.

« Exprimer, dit-il, l'humanité dans une espèce d' œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; fiiii-e apparaître dans une sorte de miroir sombre et clair cette grande figure, une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des siiclcs...

« L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde, et sur son sommet une haute prière ; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble ! »

Fidèle à cet immense programme, Victor Hugo a choisi dans les grandes époques, l'antiquité biblique, les temps chevaleresques, le moyen âge, l'ère moderne, un fait saillant qu'il a mis en lumière.

L'antiquité biblique est représentée par trois grands poëmes, le Sacre de la femme ^ qui chante les joies de l'Lden et les splendeurs de la création ; la ConMience, poëme qui emprunte à Dante ses plus sombres couleurs pour peindre le supplice de Gain, et la Première rencontredu Clirist avec le tombeau^ page traduite de l'Évangile, ou plutôt inspirée par lui, et (jui dépasse en grandeur et en poésie le récit du livre sacré.

Passant aux légendes du Nord, il place à côté de Gain, Kanut le parricide, qu'il fîiit errer éternellement dans la nuit, vêtu d'un manteau de neige, sur lequel tombe sans cesse une goutte de sang.

Ges conceptions sont en dehors de tous les cadres épiques, et l'on peut affirmer que, dans son ensemble, la Légende des Siècles est le plus beau et le plus complet des recueils de Victor Hugo.

Qu'il interpelle le lion d'Androclès ou qu'il prête la parole au Cèdre qui, sur un ordre d'Omer, s'en va couvrir Jean de son ombre, toujours plein d'une vigueur surhumaine et d'une puissance incomparable de pensée, il prend .son vol à travers le temps et l'espace.

Parfois il s'arrête pour pleurer avec les Pauvres gens, pour s'attendrir avec Jeannie, la femme du pêcheur, et, dans ces compositions émouvantes et simples, il se montre également admirable.

On comprend l'émotion que produisit en France l'apparition de la Légende des Siècles.

VICÏUU HUGO ET SON TKMHS.

Tous les poètes de France écrivirent au Maître pour lui témoigner leur admiration.

Victor Hugo qui a toujours eu l'habitude de répondre à quiconque lui adresse une lettre, échangea à cette époque avec les premiers de nos littérateurs une correspondance intéressante à tous égards.

Entre autres il faut citer quelques billets échangés avec Ch. Baudelaire, l'auteur des Fleurs du Mal.

Baudelaire avait été émerveillé et Victor Hugo lui répondit : « Merci, poëte. Vous me parlez merveilleusement de la Légende des siècles. Votre lettre est toute marquée de votre cœur sincère et de votre profond esprit. Plus vous penserez à ce que je vous ai écrit, plus vous verrez que nous sommes d'accord : marcher du même pas au même but. Rallions-nous sous l'idéal, but sublime vers lequel l'humanité dirige son double et éternel effort : l'art et le progrès. »

Et la correspondance se continuant Baudelaire promet à son maître de lui envoyer sa traduction d'Edgard Poë, mais il le supplie de ne point lire d'autre exemplaire que celui qu'il lui enverra, parce qu'il reste quelques corrections à faire.

Ce à quoi répond encore Victor Hugo : Soyez tranquille, j'attendrai. Je comprends votre susceptibilité, moi qui ai fait faire, pour des virgules, onze cartons à la Légende des siècles.

Cette confidence est bonne à recueillir. Elle dit le soin que les grands artistes apportent à leurs œuvres, toujours imparfaites, à leurs yeux.

LE luok-Ollt DE IIA UTE VILLE-aOUSE

Cabinet de travail de Victor Hugo.

Page 1