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CHAPITRE XXVI

SoMMAinE : Guernesey. — SaintPierre-le-Port, capitale de l'île. — Hauteville-House. — Description de cette maison célèbre. — Les vestibules et la salle à manger. — Les salons du premier étage. — La grande galerie de chêne. — La chambre de Garibaldi. — Le cabinet de travail. — Ce qu'on faisait à Hauteville-House. — Les bêtes de la maison. — Les Miséi-ables (1872). — Lamartine et son Cours de littérature. — Lettre de Victor Hugo. — Le diner des enfants pauvres. — Le banquet de Bruxelles.

L'île de Guernesey, d'une étendue moindre que celle de Jersey, ne compte guère plus de trente mille habitants. Elle a la forme d'un triangle, ou plutôt d'une lyre. Le climat, tempéré par les brises de la mer, est également très doux. Guernesey « est un avril répandu n. Les aloès, les camélias, les figuiers, les fuchsias, y poussent en profusion. D'énormes blocs de rochers, des îlots de pierre, en rendent l'abord difficile, mais donnent aux paysages une gran" deur sauvage. Un port petit, mais très animé, oii fourmillent des sloops, des bricks, des trois-mâts, des bateaux à vapeur, des barques de pèche. Elle ressemble plus à la Bretagne qu'à la Normandie. L'île est charmante, comme sa voisine, mais moins aimable, « plus revêche ». De ses rivages on voit Aurigny, Jensey, les îles Jethou, Hcrm et Serck, ces trois blocs roses et rocheux qui font que le panorama vu de Guernesey rappelle le panorama vu de Gènes.

En face de cet archipel de la Manche, le rocher de Saint-Malo, sur lequel se dresse le tombeau de Chateaubriand, qui, blessé d'un éclat d'obus à, l'armée de Condé, vint, pour quelque temps, demander asile à Guernesey.

Cette île se trouve, comme sa voisine, sous le protectorat de l'Angleterre, qui respecte l'antiquité de ses coutumes, attestée par un document écrit en français et datant du xiv siècle. L'idiome le plus répandu est un patois normand défiguré par des emprunts successifs faits à différentes langues, surtout à la langue anglaise; la bourgeoisie parle l'anglais pur. Toutefois Guernesey est restée plus française que Jersey ; on y plaide encore en français et les fermes ont conservé l'usage des fenêtres françaises, qu'on ne voit nulle part à Jersey. U existe entre les habitants de ces deux îles une inimitié curieuse à constater et datant de longtemps. L'e,xpulsion devait donc être un titre à la sympathie de

Guernesey, et les proscrits furent reçus avec plaisir lorsqu'ils débarquèrent dans le chef-lieu de l'île, à Saint-Pierre-le-Port {Peter port).

Cette petite capitale n'a aucune ressemblance avec Saint-Hélier. Elle est construite en amphithéâti'e et a plusieurs étages comme Granville; ainsi que l'a écrit Auguste Vacquerie, on dirait « Caudebec sur les épaules d'Honfleur ». — Une église gothique, des rues vieilles, étroites, irrégulières, fantasques, amusantes, coupées d'escaliers, grimpant et dégringolant, les maisons les unes sur les autres, afin que toutes voient la mer.

Victor Hugo trouva en arrivant une habitation à louer, habitation vaste et très commode, qu'il ne tarda pas à acquérir et qui, maintenant, est à jamais célèbre, Hauteville-House.

Cette demeure était vide depuis neuf ans quand il s'y installa ; les Guernesiais la croyaient redoutable. On prétendait qu'une femme, qui s'y était tuée, y revenait chaque nuit, et personne n'osait y loger. Le poëte ne se laissa pas intimider par la légende redoutable et s'occupa avec ardeur de son aménagement, agrandissant les appartements, les ornant selon sa fantaisie, imprimant en quelque sorte sa marque à tous les objets qui l'entouraient.

Cette installation, faite aux heures de repos, demanda environ trois ans; elle ne cessait de préoccuper Victor Hugo qui, à cette époque, écrivit à Jules Janin cette lettre curieuse et inédite :

(( Figurez-vous qu'en ce moment je fais bâtir presque une maison ; n'ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. L'Angleterre n'est pourtant guère meilleure gardienne de mon foyer que la France. Ce pauvre foyer, la France l'a brisé, la Belgique l'a brisé. Jersey l'a brisé ; je le rebâtis avec une patience de fourmi. Cette fois, si l'on me rechasse encore, je veux forcer l'honnête prude Albion à

laire une grosse chose ; je veux la forcer à fouler aux pieds un at home Le

curieux, c'est que c'est la littérature qui m'a fourni les frais de cette expérience politique.

« La maison de Guernesey, avec ses trois étages, son toit, son jardin, son perron, sa crypte, sa basse-cour, son look eut et sa plate-forme, sort tout entière des Contemplations. Depuis la dernière poutre jusqu'à la dernière tuile, les Contemplations payeront tout. Ce livre m'a donné un toit, et un jour que vous aurez du temps à perdre et à nous faire gagner, vous qui avez aimé le poëme, vous viendrez voir le logis. »

Hauteville-House, ainsi que son nom l'indique, est située au haut de la ville, au sommet d'une falaise, dans une petite rue tortueuse, étroite, assez laide. La façade nue, peinte en noir, est triste. Mais à peine a-t-il franchi la porte, le visiteur ressent une impression saisissante, une émotion dont ne peut se défendre ni celui qui vient là en pèlerinage littéraire, ni le touriste indifférent.

Chacun se découvTe en pénétrant dans cette demeure romantique, asile de la poésie française exilée.

LA UALLllli; DE OllIiNli 0 K II A UT E V I L LE -Il OUSB

20/t VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

On pénètre d'abord dans un vestibule, au milieu duquel se dresse une élégante colonne corinthienne, en chêne sculpté, soutenant un panneau également sculpté et représentant les principales scènes de iSotre-Dame de Paris.

A l'extrémité de cette première pièce, derrière la colonnette, une porte donnant accès à un second vestibule contenant une grande statue en bois, revêtu de panneaux en chêne sculpté, et dans lequel se trouve l'escalier.

Au fond une porte s'ouvrant sur la salle à manger dont les murailles sont couvertes de faïence blanche ornée de quatre grands motifs qui représentent de magnifiques vases de fleurs. De place en place, des assiettes rares, précieuses, des émaux, des porcelaines, des montants en chêne.

Tout autour des bancs de chêne aux dossiers élevés, sur lesquels sont appliquées de vieilles peintures de genre flamand, représentant des motifs guerriers, des épisopes sanglants auxquels le poëte a donné pour titre : la mort du prêtre, la mort du soldat, etc.

Au milieu, une grande table carrée en chêne. Au fond, deux fenêtres donnant sur le jardin et entre lesquelles est fixé à la muraille un immense fauteuil en chêne, appelé le fauteuil des ancêtres, fermé par une chaîne. C'est la sella defunctorum, le siège d'où les ancêtres morts président le repas de famille. A gauche, un grand poêle de faïence, au-dessus duquel est une statuette très intéressante et représentant une Notre-Dame-des-Victoires qui tient son enfant entre ses bras. Pour ôter à ce bibelot précieux son caractère de trop grande sainteté, le poëte a en quelque sorte métamorphosé la statue de la Vierge en une statue de la Liberté ; pour cela il a gravé dans la planche de chêne qui se trouve au-dessous du socle cette inscription qui fait de l'enfant au globe l'image du peuple naissant :

Le peuple est petit, mais il sera grand, Dans tes bras sacrés, ô mère féconde.

0 liberté sainte, au pas conquérant.

Tu portes l'enfant qui porte le monde.

Un vers latin placé à côté de ce quatrain résume la même pensée :

Libertas populum, populus dum sustinel orbem.

Le peuple porte le monde et la liberté porte le peuple.

Le jardin qu'on aperçoit à travers les fenêtres n'est pas très grand, mais il est charmant, rempli de plantes exotiques. La flore du midi tout entière y est représentée.

A droite, dans le second vestibule, existe un couloir qui conduit à ce jardin, et dans la partie droite du rez-de-chaussée sont trois pièces, dont l'une sert de fumoir et dont les autres servent aux réunions de famille. Des divans, des tables composent l'aménagement de ces pièces.

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