CHAPITRE XXVI
A gauche, avons-nous dit, commence l'escalier circulaire, éclairé par en haut, et dans le premier pan coupé duquel se trouve la chambre qu'habitait Auguste Vacquerie.
Au premier étage, à droite, les appartements particuliers donnant sur le jardin, les chambres à coucher de M"" Hugo, de ses fils et de sa fille Adèle. Là sont les souvenirs de famille, les portraits, des aquarelles de Charles Hugo. Cette partie de la maison ne s'ouvre point au visiteur banal.
De l'autre côté du palier, deux salons, l'un rouge et l'autre bleu. Dans le salon rouge, d'oîi l'on voit la mer, des torchères, des meubles de toutes les époques, de larges divans, des fauteuils, au plafond une vieille et magnifique tapisserie d'un grand effet. On en remarque de semblables dans presque toutes les pièces.
Les murs et le plafond du salon bleu sont tendus de tentures en perles tissées, tentures italiennes remarquablement belles et précieuses, introuvables aujourd'hui. Au milieu du salon bleu, une table célèbre et dont souvent on a conté l'histoire. Avant l'exil, les organisateurs d'une vente de charité étaient venus trouver Victor Hugo et lui avaient demandé son encrier pour le mettn? aux enchères. Le poëte ne se contenta pas de ce modeste don ; il écrivit à Lamartine, à George Sand et à Alexandre Dumas père, les invitant à augmenter son offrande d'une offrande semblable. Les trois célèbres écrivains répondirent à son appel; il fit enchâsser les quatre encriers aux quatre coins d'une élégante table de chêne, et, quand vint le jour de la vente, il racheta, moyennant une somme importante, ce meuble précieux, conservé à Hauteville-House dans le salon rouge, où se trouvent à profusion les objets d'art, les curiosités recueillies une à une.
Le second étage est entièrement occupé par la fameuse galerie de chêne qui attire particulièrement l'attention. C'est le musée le plus curieux qu'on puisse imaginer.
D'un côté cinq grandes fenêtres laissant voir la mer. Au centre un immense chandelier en chêne, portant des branches sans nombre, et surmonté d'une statuette en chêne sculpté par Victor Hugo. Derrière une balustrade également en chêne, découpée à jour, et après la balustrade un vaste divan, sorte de lit destiné à Garibaldi, à qui le poëte, vers le temps de Jlentana, avait offert l'hospitalité en ces vers inoubliables :
Oui, viens, chacun de nous, frère à l'àme meurtrie, Veut avec son exil te faire une patrie. Viens, assieds-toi cliez ceux qui n'ont plus de fover. Viens, loi qu'on n'a pu vaincre el qu'on n'a pu ployer. Nous chercherons quel est le nom de l' Espérance; Nous dirons : Italie, el tu répondras, France. Et nous regarderons, car le soir fait rêver, Ed attendant les droits, les astres se lever.
II ne fut pas possible au grand patriote italien d'accepter cette invitation ; le destin n'a point permis que deux émancipateurs de peuples se rencontrassent jamais, mais cette partie de la galerie de chêne n'a point cessé de s'appeler la chambre de Garibaldi.
i Auprès de la balustrade deux colonnes autour desquelles s'enroulent des
feuilles de vigne en or, et peintes, l'une en rouge, avec cette épigraphe : Lœtitia (joie), et l'autre en noir, image de la tristesse, Mœtitia.
A l'extrémité opposée, une cheminée monumentale. Partout des tableaux, des peintures, des dessins, des tapisseries, des inscriptions latines. Un groupement de meubles de toutes sortes, une réunion de toutes les élégances, italiennes et florentines, romantiques et Moyen Age, Renaissance et modernes.
Enfin, au troisième étage, le cabinet de travail, sorte de belvédère, garni de glaces sans tain, formant le plafond et les murailles.
C'est là qu'en face de la pleine mer et sous le soleil, le poëte, se tenant debout suivant sa coutume, écrivait chaque jour ses pages immortelles.
C'est dans ce cabinet, d'où l'on aperçoit la petite ville de Saint-Sampson et son pittoresque promontoire, que le poëte accomplissait sa tâche; tandis qu'il travaillait, les livres ouverts à ses pieds gisaient sur le plancher, les feuilles manuscrites s'éparpillaient au hasard sur le divan, couvert d'un tapis turc, ou sur le poêle de faïence, et personne, sans sa permission, ne pénétrait dans cette retraite inviolable.
A côté de ce cabinet sont quelques pièces remplies de livres et de documents, une chambre à coucher dans laquelle le poëte se reposait souvent sur un lit de fer, et aussi le modeste appartement que s'est réservé M"" Chenay, la belle-sœur de Victor Hugo qui, depuis 1870, habite seule à Hauteville-House.
A ce troisième étage finit l'escalier tournant, garni du haut jusqu'en bas de feutres à fleurs, et éclairé en haut par une sorte de lentille garnie d'une planche en chêne sur laquelle le maître de la maison a peint des oiseaux et des fleurs. Audessous de cette planche, une grande et magnifique glace encadrée de noir et entourée de tapisseries.
Dans toute la maison règne un demi-jour qui prête quelque chose de mystérieux à cette demeure, qui fait songer à l'habitation décrite par Walter Scott, mais qui porte partout l'empreinte de l'homme qui l'a habitée et qui reflète pour ainsi dire son œuvre et son génie. Haiiteville-House est sa création, son logis véritable; elle a été sinon construite, du moins ornée par sa fantaisie, par son imagination ; il l'a peuplée de ses souvenirs, de ses dessins ; architecte, menuisier, tapissier, peintre, sculpteur, collectionneur patient, décorateur infatigable, il a fait de ce logis, témoin de sa vie d'exil, une demeure historique qui rend Guernesey à jamais célèbre.
Ce qu'on faisait à Hauteville-House, on le sait. Tout le monde y travaillait. La fille composait de la musique charmante. Le fils aîné écrivait ses romans et ses drames ; son frère traduisait Shakespeare, nous donnant enfin l'esprit et la
G A V n o r. Il E 'les Misérables ).