‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 129 sur 198 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

lettre de ce géant de la tragédie, faisant, comme l'a constaté son père, des fouilles dans ce génie. M'"'' Victor Hugo, recueillant des notes sur son mari, commençait ce beau li^Te que la mort ne lui a, hélas! pas permis d'achever. Auguste Vacquerie amassait au jour le jour des études littéraires, pittoresques, savantes, humoristiques, qu'il a depuis réunies sous ces titres que chacun connaît : les Miellés de l'histoire et les Profils et Grimaces.

Il écrivait en 1S56 à Ernest Lefèvre : « J'ai une bibliothèque unique. Saistu ce que j'ai lu cette année? En fait de poëmes : Dieu, la Fin de Salan, le& Pelites Épopées- en drames : IJomo, le Théâtre en liberté, les Drames de l'invisible; en IjTisme, les Contemplations et les Chansons des mes et des bois; en philosophie, un livre que vingt-cinq ans de méditation n'ont pas encore achevé, et qui s'appellera : Essai d^ explication; — j'ai pour bibliothèque les manuscrits de Victor Hugo ! Je vais et je %iens dans ces chefs-d'œu\Te où nul n'a pénétré. J'ai des Bii)/ Blas à moi! Émotion inexprimable, d'être seul dans ces mondes inédits, dans ces strophes non touchées, dans la pureté de ces créations, dans la virginité de ces aurores! Joie effarée d'Adam le premier jour de l'hden. »

Victor Hugo, de son côté, a rappelé ces années de travail fécond. II a dit, parlant de ses fils, qu'ils faisaient une chose simple, leur devoir.

Ils servaient leur patrie et la glorifiaient, vivant pour elle et loin d'elle. Vénérant leur mère, pleurant leur sœur morte, aimant leur sœur vivante, aidant leur père, proscrit, à porter la proscription, se faisant les frères de leurs compagnons d'adversité, ils se montraient dignes du poëte, ils savaient souffrir et lutter.

Hauteville-House était une sorte de lieu d'asile. Quiconque y frappait était certain d'être accueilli. Une des chambres placées à côté du cabinet de travail de Victor Hugo s'offrait à tout homme de lettres français qui désirait écrire un livre dans la tranquillité de l'exil. Gérard de Nerval, Ourliac, Balzac, et, plus tard, ce charmant poëte, qui devait mourir si jeune, Albert Glatigny, dix autres, habitèrent cette chambrette, appelée le Badeau de la Méduse par Victor Hugo, qui, fournissant le repas en même temps que le gîte, entendait égayer son hospitalité.

La maison n'était pas seulement pleine d'amis, elle était encore pleine d'animaux, qui se trouvaient bien là. — Je suis content, disait Vacquerie, que la maison du génie soit la maison des bêtes.

Ces bêtes aiment qui les aime, elles vont droit aux meilleurs d'entre nous.

L'auteur des Profds et Grimaces n'a pas craint de consacrer quelques pages émues à ces habitants à quatre pattes.

11 s'est fait l'historien de Ponto, un bel épagneul aimable et peu fidèle; de Chougna, la chienne de garde, qui se montrait brutalement tendre ; de Lux, la chienne favorite de Charles Hugo ; de Mouche, la chatte blanche et noire, défiante et silencieuse.

M"'° Ilugo avait amené de Belgique un superbe lévrier, qu'on peut voir maintenant empaillé à Hauteville-House, qu'il n'avait pas quitté après la mort de sa maîtresse.

Ce lévrier portait, gravé sur son collier, un distique du maître lui-même; deux vers ayant pour but d'empêcher qu'il se perdît :

Jo voudrais qu'au logis quelqu'un me ramenât.

— Mon état? Chien. — Mon maître? Hugo. — Mon nom? Sénat.

Le souvenir du Sénat du second Empire avait dicté ce nom, sans doute. On était à Hauteville-House, lorsqu'on songeait au passé, assez convaincu de la vérité de cette parole de M"" de Staël : <( Plus j'ai connu les hommes, plus j'ai aimé les Ci.iens. »

Mais ( ela n'empêchait point de faire aux hommes tout le bien possible.

Telle était la maison du poëte de la Légende des Siècles.

Dans cette demeure hospitalière et douce il demeurait fidèle à la règle qu'il s'était imposée, il travaillait depuis le matin jusqu'au soir.

C'est à Hautenlle-House que fut terminée une œuvre qu'on a, non sans raison, appelée l'œuvre du siècle, et qui est universellement connue, nous voulons parler des Misàrables.

Le manuscrit des Misérables avait été commencé place Royale, et le livre devait, vers ISZiS, être publié par les éditeurs Gosselin et Renduel. Une des parties de ce roman s'intitulait alors le Manuscrit de l'Évéque. Les événements politiques interrompirent l'ouvrage, qui ne fut terminé qu'à Hauteville-House, après avoir été l'objet de développements considérables. A mesure qu'il travaillait, le poëte, entraîné par son imagination, se complaisait dans l'agrandissement de son œuvre, ne se lassait point d'écrire des chapitres et des épisodes nouveaux, d'ajouter à des pages émouvantes d'autres pages plus émouvantes.

Une année encore avant l'apparition des Misérables, au mois d'août 1861, dans une lettre datée de Schiedam, en Hollande, Victor Hugo écrivait à Paul Foucher, qui lui demandait l'autorisation de faire un drame de son livTO : « Mon fils Charles a déjà pris date pour cela , mais il y a peut-être dans les Misérables matière à plus d'un drame. L'ouvrage paraîtra en trois parties, qui auront chacune un titre spécial et qui seront comme trois romans. Pourtant l'œuvre entière gravite autour d'un personnage central. C'est une sorte de système planétaire autour d'une âme géante, qui résume toute la misère sociale actuelle. »

Lorsqu' enfin les Misérables furent mis en vente, en 18(32, ils comprenaient cinq parties ; Fantine, Cosettc, Marins. V Idylle rue Plumet et Vépopée rue Saint-Denis, Jean Valjean. Ils avaient dix volumes in-S", au lieu des deux volumes annoncés plusieurs années auparavant.

JEAN VAL JE AN llcs Misérablcs).

Ce roman gigantesque parut le même jour à Paris, à Bruxelles, à Leipzig, à Londres, à Milan, à Madrid, à Rotterdam, à Varsovie, à Pesth, à Rio-Janeiro.

L'édition originale de Paris, éditée par Pagnerre et imprimée par Ciaye, fut d'abord tirée à sept mille exemplaires. Mise en vente le 3 avril, elle était enlevée en deux jours. L'imprimeur Claye avait heureusement pris sur lui de faire des empreintes, ce qui permit de mettre un nouveau tirage en vente, le 17 avril.

La première édition de Paris atteignit donc immédiatement le chiffre de quinze mille exemplaires ; celle de Bruxelles, imprimée par Lacroix, douze mille; celle de Leipzig, trois mille.

Les autres traductions étrangères, publiées en même temps, fournirent vingt-cinq mille neuf cent jcinquante exemplaires, sans compter les contrefaçons, et il parut peu après deux éditions illustrées. Depuis, une nouvelle et merveilleuse édition, également illustrée, a été publiée par la librairie Hughes, et c'est par centaines de mille qu'il faut maintenant compter la vente des Misérables qui, dès leur apparition, doivent être considérés comme le plus colossal des succès de librairie.

Ce succès est facile à expliquer. La grande voix de Victor Hugo s'élevant en faveur des déshérités devait se faire entendre dans le monde entier. Dans cette œuvre, qui apparaît comme le point culminant de son évolution sociale, il a mis son âme tout entière, son ardent amour du peuple, sa bonté, sa raison.

Plein de pitié pour les faibles écrasés par le destin, il défend les misérables, se montrant plein de sympathie pour ceux qui se relèvent après la chute ; il tend la main à ceux que les lois sociales accablent ; il ne veut pas qu'on soit sans pardon pour ceux que l'hérédité du vice ou de mauvais exemples ont rendus criminels.

Toute la philosophie de cette œuvre superbe est résumée dans quinze lignes de préface.

— Tant qu'il existera, dit l'auteur, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la fatalité qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle : la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que dans certaines régions l'asphyxie sociale sera possible ; en d'autres termes et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci ne seront pas inutiles.

Nous ne nous permettrons pas d'analyser un livre admiré par ceux qui nous lisent Depuis Jean Valjean jusqu'à Gavroche, tous les personnages, tous les types des héros des Misérables sont universellement connus.

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