‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 130 sur 198 · CHAPITRE XWI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XWI

Personne qui n'ait été ému par la grâce et la tendresse des peintures, par le relief des physionomies et la netteté des caractères, par la vigueur des tableaux. La grandeur de cet ensemble émouvant, l'art de la composition, la hardiesse et la richesse du style expliquent pourquoi, non seulement en France, mais encore partout où les hommes savent lire, on lut les Misérables.

« Il y a, nous disait un jour le poëte, il y a, entre la foule et moi, je ne sais quoi qui fait que nous nous comprenons. »

C'est le cœur des peuples qui va droit à son cœur.

Les Misérables se répandirent dans tous les pays.

Au cours d'un de ses voyages dans la Russie orientale, M. Alfred Rambaud trouva chez un libraire dans une ville moitié russe et moitié tartare, à Kazan, la traduction russe de l'impérissable ouvrage.

La nièce du général Lee a raconté que, pendant la guerre de la sécession, les soldats américains avaient dans leur sac une traduction anglaise des Misérables, et la lisaient à la lueur des bivouacs, entre deux batailles. Cette édition s'appelait édition des volontaires ; ceux-ci se plaisaient à se donner entre eux les noms de Marins, de Myriel, de Valjean, etc. Un nombre incalculable d'exemplaires est répandu dans les républiques du Sud.

11 existe même des traductions japonaises.

Au moment de l'apparition du livre en France, tous les critiques lui consacrèrent de longues et consciencieuses études. Barbey d'Aurevilly, Voirsuon, Courtat, Perrot de Chézelles, Charles JeofTrin, Mario Proth, Montégut, publièrent des analyses curieuses et intéressantes, que nous ne pourrions examiner que dans un volume spécial.

Nous nous arrêterons seulement aux pages consacrées aux Misérables par Lamartine dans son Cours de littératitrc.

Les entretiens familiers de Lamartine concernant ce sujet sont intitulés : Considérations sur un chef-d'œuvre ou le danger du génie.

Le poëte des Méditations était, il le confesse d'abord, pressé d'écrire ce qu'il pensait d'une critique éloquente, passionnée, radicale, de la société. Mais il avait écrit d'abord à Victor Hugo pour lui dire qu'il l'avait lu et qu'il était tour à tour ravi du tableau, blessé du système, que la critique radicale de la société, chose sacrée parce qu'elle est nécessaire, chose imparfaite parce qu'elle était humaine, lui était antipathique ; que, s'il écrivait sur les Misérables, il respecterait avant tout l'homme, l'amitié, le suprême talent, le génie, cette épopée du talent; mais qu'en confessant son admiration pour le talent, il lui serait impossible de ne pas combattre, à armes cordiales, le système, et qu'en combattant le système il froisserait involontairement l'homme et l'œuvre, que par conséquent il attendrait une réponse avant d'écrire une ligne de l'admiration et de la réprobation qui bouillonnaient en lui.

Victor Hugo répondit deux ou trois fois, « comme un homme fort », en octroyant pleine licence à Lamartine. 11 lui dit, entre autres choses :

« .... Si le radical, c'est l'idéal, oui, je suis radical; oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux ; le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien, car cela reviendrait à dire : le mieux est l'ami du mal...

« Oui, une société qui admet la misère... oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une humanité inférieures, et c'est vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut que je tends ; société sans rois, humanité sans frontières

(i Je veux universaliser la propriété, ce qui est le contraire de l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but : tout homme propriétaire et aucun homme maître. Yoilà pour moi la véritable économie sociale, et parce que le but est éloigné, c'est une raison pour n'y pas marcher?....

« Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine Yoilà ce que je

suis et voilà pourquoi j"ai écrit les Misérablrs.

« Dans ma pensée les Misérables ne sont autre chose qu'un li\re ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime.

« Maintenant prenez ce livre et pesez-le. Les conversations littéraires entre lettrés sont ridicules ; mais le débat politique et social entre pairs, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond.

. « Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux. Seulement, peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie ; quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterai pour le plus court chemin! »

Et dans une autre missive non moins précieuse, comme Lamartine hésitait encore, l'exilé lui dit :

« Cher Lamartine, « Il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres et je l'aime; elle est là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui vous pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; nous 7ious aimons depuis quarante ans et nous ne soi7imes pas jnorts. Vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sûr ; faites donc de mon livre ce que vous voudi-ez : il ne peut sortir de vos mains que de la lumière !

« Votre vieil ami,

(t Victor Hugo. »

Lamartine alors se décida en annonçant l'intention de démontrer ce qu'il croyait la vérité sociale à tous les hommes et même à tous les génies. Disonsle hardiment, il ne fut pas à la hauteur de sa tâche.

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