LE DINEB DES ENFANTS PAUVRES
Dans un interminable dialogue entre lui et un forçat nommé Baptistin, il s'efforce de prouver que les Misérables seraient beaucoup mieux intitulés les Coupables, les Scélérats, les Paresseux, ou même l'Épopée de la canaille, ou encore, l'Homme contre la société.
Il se plaint que ce livre ne puisse inspirer qu'une passion, la passion de trouver en faute la société, de la renouveler et de la renverser, pour la refondre sur le type des rêves d'un écrivain de génie.
Cela le conduit à faire avec une sévérité surprenante le procès de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Saint-Simon et de Proudhon, et aussi de Victor Hugo qu'il représente comme ayant le vertige, comme pleurant, avec une sensibilité maladive, des larmes de colère sur son Patmos de l'Océan, comme un saint Jean du peuple, qui, en croyant écrire pour le peuple, écrit contre le peuple.
Il se défend de l'envie, de l'ignoble jalousie de métier; il déclare bien haut que Hugo est un souverain artiste, qui força quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa guère une de ses pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chef-d'œu\Te ; il rappelle et reconnaît comme juste et vrai ce mot de Victor Hugo qu'on lui a rapporté : « J'ai eu un avantage sur Lamartine, c'est que je le comprends tout entier, et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent » ; et il ajoute que, en effet, il s'accuse de n'avoir jamais compris ni Ilernani, ni liuy Bios- mais il entend comprendre la société et voici comment.
S'il n'a pas renoncé à son espérance pour le genre humain, du moins, comme un avare plusieurs fois volé, il l'a placé, comme son trésor, dans un autre monde où les hommes ne seront plus des hommes, mais des êtres de lumière et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans passions, sans faiblesses, sans infirmités, sans misères, sans mort, c'est-à-dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas; le monde des utopistes, le paradis des belles imaginations, la société d'Hugo et de ses pareils.
On avouera que ce beau rêve, digne de Lamartine, donne une singulière idée de ses préoccupations sociales. A ses yeux, la société telle qu'elle est n'est pas habitable, mais il la trouve constituée comme elle doit être et ne veut pas que l'homme lui reproche son malheur.
Entre Victor Hugo et Lamartine, il existait une différence. L'un avait marché en avant, l'autre avait reculé. Lamartine, toujours épris de sa politique, reproche à l'ami, qu'il prétend aimer toujours, de n'être pas resté, comme lui. aux professions de foi de 18i8, aux affirmations de ce temps où les deux fils de Victor Hugo travaillaient, dans son cabinet, aux affaires étrangères. Lamartine déplore, après avoir fait sa propre apologie, que le poète des Châtiments soit allé plus loin que lui, qu'il ait écrit des poésies vengeresses « dont il n'admire que la verve, diatribes du génie qui stigmatisent des noms propres, que la colère peut écrire d'une main, mais que l'autre main doit raturer, car en politique on peut combattre, jamais insulter. »