‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 132 sur 198 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Enfin, il déclare que les Misérables sont une critique excessive, radicale et quelquefois injuste d'une société qui porte l'homme à haïr ce qui le sauve, Tordre social, et à délirer pour ce qui le perd : le rêve antisocial de l'idéal indéfini.

Lamartine, en un mot, malgré les précautions qu'il emploie et les fleurs qu'il sème, juge et condamne toute l'œuvre dramatique, toute l'œuvre d'exil du poëte.

11 en est arrivé, il le confesse, hélas ! non à son honneur, il en est arrivé à s'incliner devant Xa. force des choses, devant la société, <( grand fait accompli des siècles ». Pour lui, Victor Hugo est un utopiste, et les utopistes sont plus à craindre que les scélérats eux-mêmes, parce qu'on ne s'en défie pas et qu'on aime leurs flatteries, et il termine son jugement par ce mot : les Misérables sont un livre très dangereux, non seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux.

Cette critique est pénible à lire ; elle est la preuve de l'affaiblissement d'un grand esprit. Lamartine est entré dans cette triste vieillesse qui devait ternir sa gloire ; la générosité s'échappe de son cœur ; il ne croit plus au progrès humain. Déjà peut-être il comprend l'impuissance de son œuvre si belle ; déjà il sent peser sur lui l'oubli qui l'accable maintenant. Ce poëte admirable fut un mystique, un rêveur qui n'avait point foi dans l'avenir des hommes. Avec son égoïsme bourgeois il dirait, si on le poussait à bout : Le peuple est fait pour souffrir, c'est la loi naturelle.

Victor Hugo a, dans son âme, d'autres trésors de tendresse pour ceux qui pleurent et ceux qui souffrent. Il n'entend point que l'humanité soit condamnée à l'éternelle douleur ; il veut qu'on améliore son sort, et il tient compte des efforts que l'on tente pour cela.

Son génie est fait de bonté; celui de Lamartine était fait d'harmonie.

Victor Hugo ne se contentait point, à Guernesey, de plaider dans ses livres la cause des misérables. Depuis 1861, il réunissait, à Hauteville-House, des enfants pauvres que leurs mères amenaient. Il y en eut d'abord huit, puis quinze, puis vingt-deux, puis quarante qui, chaque semaine, venaient s'asseoir à sa table. Le poëte, sa femme, sa fille, sa belle-sœur, ses fils, ses domestiques, distribuaient à ces enfants des tranches de rosbif, leur versaient du vin. On invi. tait les petits convives « à la joie et au rire » . Il semblait à Victor Hugo que cette idée pratique devait être répandue. — Ceci, pensait-il, n'est pas de l'aumône, c'est de la fraternité. Cette pénétration des familles indigentes dans les nôtres nous profite comme à eux ; elle ébauche la solidarité, elle met en action et en mouvement, et fait pour ainsi dire marcher devant nous la sainte formule démocratique : Liberté, Égalité, Fraternité. C'est la communion avec nos frères moins heureux. Nous apprenons à les servir et ils apprennent à nous aimer. —

A Noël, il y avait dans la demeure du poëte grande fête, Christmas, distribution de jouets, de vêtements et de gâteaux.

Cette institution chariiiianle et pratique s'était peu à peu répandue. Aussi Victor Hugo put-il bientôt se féliciter de voir que, grâce à son initiative et au soin qu'il avait pris de recommander sa tentative modeste, on donnait en Angleterre et en Amérique, par centaines de mille, des dîners de viande et de vin aux enfants pauvres. Ilauteville-House avait été le point de départ d'une œuvre pour laquelle on construisit à Londres de vastes et belles salles.

Bientôt Victor Hugo, constatant les résultats obtenus, s'écriait avec joie au commencement d'une des fêtes de Christmas : — C'est faire un acte de délivrance que d'assister l'enfance. Dans l'assainissement et dans l'éducation il y a delà libération. Fortifiant ce pauvre petit corps souffrant, développant cette douce intelligence naissante , que faisons-nous? Nous affranchissons de la maladie le corps et de l'ignorance l'esprit. L'idée du dîner des enfants pauvres a été partout bien accueillie. L'accord s'est fait tout de suite sur cette institution de fraternité. Pourquoi? C'est qu'elle est conforme pour les chrétiens à l'esprit de l'Évangile et pour les démocrates à l'esprit de la Révolution... Exerçons la sainte fraternité du présent sur l'avenir. Ce que nous aurons fait pour l'enfance, l'avenir le rendra au centuple. Ce jeune esprit, l'enfant, est le champ de la moisson future. Il contient la société nouvelle.

Ensemençons cet esprit; mettons-y la justice ; mettons-y la joie.

En élevant l'enfant, nous élevons l'avenir ! —

Les journaux anglais se plurent à reconnaître que leur pays devait beaucoup de bonnes idées aux exilés politiques français. Le Times constata que la santé des enfants était devenue meilleure à \ École des déguenillés de Westminster, depuis qu'on leur donnait, comme à Hauteville-House, une fois par semaine, un repas fortifiant.

Nous avons tenu à parler de ce dîner des enfants pauvres après avoir rappelé les Misérables; ces deux œuvres se complètent.

A l'époque de l'apparition du livre, une fête grave et solennelle fut célébrée à Bruxelles, où se trouvait Victor Hugo.

Le 16 septembre 1S62 ses éditeurs, Lacroix et Verboeckhoven, lui offrirent un banquet dont l'annonce devint un événement européen. La police impériale tressaillit à Paris.

On courut de toutes parts à Bruxelles, d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie et de France surtout.

La plupart de ceux qui s'étaient faits dans la presse, dans la littérature, ' les soldats de la cause ou les disciples du talent de Victor Hugo tinrent à honneur d'assister à ce banquet.

M. Lowe représentait la presse anglaise, M. Ferrari la presse italienne. A leurs côtés se trouvaient MM. Louis Blanc, Eugène Pelletan, Nefftzer, Texier, ■Théodore de Banville, Champfleury, Desmarets, Hector Malot, Mahias, Habeneck, Legault, Mario Proth, Henri Rochefort, Chassin, Morel, Pagnerre, Claye, INoël

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