CHAPITRE XXVII
mourir puisque vous me défendiez. Que n'ai-je pas eu la puissance de montrer que j'étais digne que votre bras s'étendit sur moi ! mais chacun a sa destinée, et tous ceux qu'Achille a sauvés n'étaient pas des héros... Puisque je prends la parole, merci, mille fois merci pour notre sainte cause et pour la France, du grand livre que vous venez de faire. Je dis « la France », car il me semble que cette chère patrie de Jeanne d'Arc et de la Révolution était seule capable d'enfanter votre cœur et votre génie ; fils heureux, vous avez fixé sur le front de votre mère une nouvelle couronne de gloire ! A vous de profonde affection.
« A. Barbes.
« La Haye, le 10 juillet 1862. »
Victor Hugo répondit par une de ses plus belles lettres qu'a citée le témoin de sa vie.
Ses efforts contre l'échafaud lui avaient valu l'affection de Louis-Philippe, qui, lui aussi, détestait la peine de mort, et qui un jour, appelant le grand poëte aux Tuileries, lui dit :
« Monsieur Victor Hugo, je vous crée pair de France. Ce titre, le plus élevé dans notre ordre politique, est une récompense à votre génie, mais vous saurez toute ma pensée : ce que je veux surtout récompenser aujourd'hui, c'est votre lutte si belle, si constante, pour l'abolition de la peine de mort. »
En 18i8, le représentant de l'Assemblée constituante continua la lutte.
Il monta à la tribune et s'écria :
« La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout oîi la peine de mort est rare, la civilisation règne... Vous écrivez en tête du préambule de votre Constitution : — En présence de Dieu, — et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, le droit qui n'appartient qu'à lui, le droit de vie et de mort!....
« ... Je suis monté à cette tribune pour vous dire un seul mot, décisif selon moi : après Février, le peuple eut une grande pensée ; le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler l'échafaud. Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette profondément, à la hauteur de son grand cœur. On l'empêcha d'exécuter cette idée sublime. Eh bien! dans le premier article de la Constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple ; vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'échafaud ! »
Cette proposition fut repousséc dans la séance du 18 septembre.
En 1849, Victor Hugo sollicita vainement la grâce des condamnés de r affaire Bréa.
En 1851, son fils Charles Hugo fut traduit en cour d'assises pour avoir protesté, dans le journal l'Ècâiemcnt, contre l'exécution du brigand Montchar-
mont, qui venait de s'accomplir avec d'effroyables détails. Le poëte demanda et obtint la permission de défendre son fils.
Charles Hugo avait écrit:
« Il y a quatre jours, sur la place publique d'une ville de France, la loi, c'est-à-dire la force divine et sainte de la société, la loi prenait un malheureux homme qui se débattait et qui hurlait, le prenait au cou, aux bras et aux jambes, le tirait par les cheveux et lui déchirait la peau du corps pour le traîner sur l'échafaud ; devant toute une population consternée et profondément émue, pendant une heure entière, la loi s'est colletée avec le crime. »
Le poëte prit la parole devant une assistance considérable :
(I Vous allez comprendre, messieurs les jurés, dit-il, combien doit être profonde mon émotion ; le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce n'est pas mon fils, c'est moi.
« Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai combattu sous toutes les formes les pénalités irréparables ! iloi qui, depuis vingt-cinq ans, ai défendu en foute occasion l'inviolabilité de la vie humaine!
« Ce crime, défendre l'inviolabilité de la vie humaine, je l'ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me dénonce, monsieur l'avocat général ! Je l'ai commis avec toutes les circonstances aggravantes, avec préméditation, avec ténacité, avec récidive !
« Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai combattue toute ma vie, — toute ma vie, messieurs les jurés! — et tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous mes efforts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare devant le Christ, devant cette victime de la peine de mort qui est là, qui nous regarde et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet, oîi, il y a deux mille ans, pour l'éternel enseignement des générations, la loi humaine a cloué la loi divine !
« ... Et quand un cri échappe à la poitrine d'un jeune homme, à ses entrailles, à son cœur, à son âme, un cri de pitié, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanité, ce cri, vous le puniriez! En présence des épouvantables faits qui se sont passés, vous diriez à la guillotine : « Tu as raison. » Et vous diriez à la pitié, à la sainte pitié : « Tu as tort ! »
« Vous avez contre vous l'intime résistance du cœur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes à l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait marcher le monde : l'inviolabilité de la vie humaine, la fraternité pour les classes ignorantes, le dogme de l'amélioration, qui remplace le dogme de la vengeance ! Vous avez contre vous tout ce qui éclaire la raison, tout ce qui vibre dans les âmes, la philosophie comme la religion, d'un côté. Voltaire, de l'autre, Jésus-Christ ! Vous avez beau faire, cet effroyable service que i'échaufaud a la prétention de rendre à la société, la