‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 138 sur 198 · CHAPITRE XWII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XWII

se tourner tous vers les rochers de Jersey et de Guernesey pour demander aide et assistance à celui dont la main puissante a déjà ébranlé i'échafaud et finira par le renverser.

« Le beau serviteur du vrai, disait alors le Courrier de l'Europe, est le plus grand des spectacles. Victor Hugo se faisant l'avocat de Dieu pour revendiquer ses droits immuables — usurpés par la justice humaine, — c'est naturel : qui parlera au nom de la Divinité, si ce n'est le génie? »

Le récit des tentatives du poète est fait pour passionner les esprits.

En 185i, il était encore à Jersey, lorsqu'une condanmation à mort fut prononcée à Guernesey. Le condamné se nommait Tapner; il avait assassiné une femme.

Victor Hugo écrisit au pL'U[)le de Guernesey, lui disant que, en présence du texte des ccjdes, la magistrature avait fait son devoir et rempli son obligation; mais qu'il fallait ])rendrc garde, parce que ceci était le talion. «Tuas tué, tu seras tué » ; chose juste du\aut la lui humaine, chose redoutable devant la loi divine.

II suppliait les Guernesiais de se réunir légalement, d'agiter pacifiquement l'opinion et les consciences.

Déjà en 1851, un homme à Jersey avait tué un autre homme d'un coup de fusil. Les deux jurys l'avaient condamné à mort ; mais devant l'imminence d'une exécution capitale, un grand meeting avait été tenu, dans lequel des Français avaient parlé aux applaudissements du peuple jersiais ; une pétition avait été signée, et la reine d'Angleterre avait commué la peine en celle de la déportation perpétuelle.

Fouquet avait manifesté un repentir tel, que le gouverneur de la prison où il était enfermé sollicita bientôt une nouvelle commutation de peine.

Victor Hugo, rappelant ce fait, désirait qu'on agît de même à Guernesey pour Tapner ; il disait que le crime qu'avait commis cet homme exigerait une longue et solennelle réparation, le châtiment accompagné de la réflexion, le rachat du mal par la pénitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du condamné sous la peine, toute une vie de douleur et de purification. Il se demandait si, parce qu'un matin, en quelques minutes, un poteau aurait été enfoncé dans la terre; parce qu'une corde aurait serré le cou d'un homme; parce qu'une âme se serait enfuie d'un corps misérable avec le hurlement d'un damné, tout serait bien.

Cette lettre émut l'île de Guernesey. Des meetings eurent lieu. Une adresse à la reine fut signée, adresse reproduite par les journaux anglais, qui appuyèrent la demande de Victor Hugo pour la grâce de Tapner.

Le gouvernement anglais accorda successivement trois sursis, et déjà l'on pensait que l'exécution n'aurait pas lieu. Soudain, le bruit se répandit que l'ambassadeur de France, M. Walewski, était allé voir lord Palmerston, et deux jours après arriva l'ordre de pendre Tapner.

Le poëte écrivit peu après à lord Palmerston, rappelant encore au secrétaire d'Ftat de l'intérieur en Angleterre que trois grâces avaient été accordées à Jersey dans l'espace de huit années et lui demandant pourquoi on refusait à Jersey ce qu'on avait tant de fois accordé à Guernesey.

L'exécution de Tapner avait eu lieu et dans des circonstances horribles, elle avait duré douze minutes. Après avoir raconté dans tous ses détails effroyables cette exécution, Victor Hugo s'adressait à lord Palmerston en ces termes :

« Nous habitons, vous et moi, l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit, et vous n'êtes qu'un ministre. Je suis de la cendre; vous êtes de la poussière. D'atome à atome on peut se parler. On peut d'un néant à l'autre se dire ses vérités... Les rabâchages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau, c'est une légèreté d'homme d'État, rien de plus. Monsieur, gardez vos étourderies pour la terre; ne les offrez pas à l'éternité. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs-là; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces profondeurs-là, j'en suis plus près que vous, je les vois. Prenez garde! Exul sicut morluus. Je vous parle de dedans le tombeau.

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