CHAPITRE XXVII
<i Bah! qu'importe! un homme penau, et puis après? une ficelle que nous allons rouler, une charpente que nous allons déclouer, un cadavre que nous allons enterrer, voilà grand"chose. Guernesey, Tapner, il faut un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre, ce cadavre, ce méchant
gibet imperceptible, cette misère, c'est l'immensité. C'est la question sociale
c'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre L'assassin qui du matin
au soir devient l'assassiné, voilà ce qui est effrayant; une came qui s'envole tenant le bout de la corde du gibet, voilà ce qui est formidable.
« Continuez, c'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde à l'œuvre. Puisque le passé s'obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses figures : à Tunis, c'est le pal ; chez le czar, c'est le knout ; chez le pape, c'est le garrot ; en France, c'est la guillotine ; en Angleterre, c'est le gibet ; en Asie et en Amérique, c'est le marché d'esclaves. Ah! tout cela s'évanouira!
(I Nous les anarchistes, nous les démagogues, nous les buveurs de sang, nous vous le déclarons à vous les conservateurs et les sauveurs, la liberté humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine est sacrée, l'âme humaine est divine. Pendez maintenant ! »
Là ne se bornèrent point les efforts de Victor Hugo. En 1859, une exécution plus terrible, ou du moins plus criminelle que les autres, eut lieu en Amérique, celle de John Brown, homme de bien, un des plus beaux et des plus purs caractères de la jeune Amérique.
Les souffrances des esclaves noirs des États du Sud avaient excité de bonne heure la pitié de ce héros, de ce chrétien, qui voulait que la fraternité enseignée par l'Évangile cessât d'être une vaine maxime.
John Brown avait consacré toute son énergie, toutes ses forces, toute sa vie à la grande cause de l'abolition de l'esclavage. Il avait bravé tous les dangers, affronté tous les périls pour émanciper lui, homme blanc, les hommes de couleur; son grand cœur, suivant l'expression de sa vaillante veuve, souffrait des souffrances des esclaves.
Dans les batailles sans nombre qu'il soutint contre les esclavagistes, deux de ses fils étaient morts. Il joignait à un dévouement héroïque, aux mâles vertus du citoyen, les vertus de l'homme privé. Mal soutenu par ceux-là même dont il entreprenait le relèvement, pauvres êtres abrutis par un trop long asservissement, il fut vaincu dans une lutte suprême qui coûta la vie à deux autres de ses enfants. On s'empara de lui, il était couvert de blessures. 11 fut traîné devant un tribunal improvisé, composé de Virginiens, possesseurs d'esclaves, déjuges animés d'un sauvage désir de vengeance. Son sang coulait à travers le matelas sur lequel il était étendu. Ses bourreaux attendaient de ses souffrances quelque défaillance morale. 11 répondit aux questions qu'on lui posa avec le calme, avec la sérénité d'un martyr qui meurt pour sa foi, et écouta en souriant sa sentence de mort.
Le bruit se réi)andit en Europe qu'un sursis était accordé.
Aussitôt Victor Hugo intervint. Convaincu que si les naturalistes peuvent discuter la question de savoir s'il a existé plusieurs Adam, il n'existe pour lui qu'un seul père, le Créateur ; concluant de là que tous les hommes sont frères, il adressa à la République américaine une supplique attendrie, éloquente, un de ces recours en grâce comme lui seul en sait écrire, une lettre qui eut un immense retentissement.
« Prenez garde, disait-il, que le meurtre de Brown ne soit, au point de vue politique, une faute irréparable qui ébranlera la démocratie américaine.
« Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste s'obscurcirait, le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la Délivrance par la Liberté.
« Quant à moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoile du Nouveau-Monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et fi'ial, cette illustre République américaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant échafaud, et de ne pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.
« Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus. d
Les États du Nord s'émurent ; il y eut dans les villes des manifestations imposantes, des meetings, des services religieux. Mais l'État de Virginie devait consommer son crime, et John Brown fut conduit à la potence par Wilkes Booth, le futur assassin du président Lincoln.
L'avenir réalisa la prophétie du poëte, qui fit au martyr américain cette superbe épitaphe : Pro Christo, sicut Chrislus, « pour le Christ, comme le Christ ».
Deux ans plus tard l'Union américaine « se disloqua », et l'atroce guerre des Sudistes et des Nordistes éclata. Le sang de John Brown ne fut point inutilement répandu.
En 1862 la République de Genève revisa sa Constitution.
La Constituante genevoise avait voté le maintien de la peine de mort, mais il fallait la ratification du peuple, et les républicains progressistes de Genève invoquèrent l'appui de Victor Hugo ; son intervention dans cette question sociale et humanitaire qui, lui écrivirent-ils, avait besoin d'être éclairée par son génie.
« Vous avez besoin d'aide, vous m'appelez, je vous remercie, me voilà,
répondit le poëte. Il s'agit de la peine de mort Quand donc ce sombre
rocher de Sisythe cessera-t-il de rouler et de retomber sur la société humaine ? Quand donc au mot Peme substituera-t-on le mot Enseignement?
«... Talion, œil pour œil, dent pour dent, mal pour mal, voilà à peu près tout notre code. Quand donc la vengeance renoncera-t-elle à ce vieil effort