‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 15 sur 198 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

masure fleurie, jadis couvent, mainlcnant solitude, toujours asile. Le tumulte impérial y retentissait pourtant. Par intervalles, dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces décombres de monastère, sous ces voûtes de cloître démantelé, l'enfant voyait aller et venir, entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armée et repartant pour l'armée, un jeune général qui était son père et un jeune colonel qui était son oncle; ce charmant fracas paternel l'éblouissait un moment ; puis, à un coup de clairon, ces visions de plumets et de sabres s'évanouissaient, et tout redevenait paix et silence dans cette ruine où il y avait une aurore.

« Ainsi vivait déjà sérieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui était moi.

(i Je me rappelle toutes ces choses, ému.

« Je vivais dans les fleurs.

(i Je vivais dans ce jai'din des Feuillantines, j'y rôdais comme un enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et je n'y voyais jamais personne que ma mère, mes deux frères, et le bon vieux prêtre, son livre sous le bras.

« Parfois je m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y l'emuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait que les arbres; et je considérais à travers les branches la vieille chapelle dont les vitres défoncées laissaient voir la muraille intérieure bizarrement incrustée de coquillages marins. Les oiseaux entraient et sortaient par les fenêtres. Ils étaient là chez eux. Dieu et les oiseaux, cela va ensemble. »

M""" Hugo vivant très retirée, ne recevant que quelques amis intimes, décidée à ne pas voir le monde, ne songeait qu'à ses fils. Austère et tendre, grave et douce, dévouée et sévère, instruite, vigilante, attentive, pénétrée de la grandeur de ses devoirs maternels, cette femme d'un esprit supérieur, d'un caractère viril « et royal », eût dit Platon, remplit superbement sa mission. Cne tendresse réservée, une discipline régulière^ impérieuse, peu de familiarité, des entretiens suivis, instructifs et plus sérieux que l'enfance, tels étaient les grands traits de cet amour si profond, et de l'éducation qu'il lui dicta envers ses fils, envers le jeune Victor en particulier.

Elle sut leur donner des leçons fortes et saines, des enseignements où ne se glissaient ni le mysticisme ni le doute; elle contribua à en faire des hommes dignes de ce nom.

Bienheureux sont ceux qui grandissent à l'abri d'un semblable dévouement et d'un semblable amour! Ils sont éternellement protégés par cet exemple et par ce souvenir.

Toutes ses paroles étaient respectueusement écoutées, tous ses ordres exécutés sans discussion.

Il y avait beaucoup d'arbres à fruits dans le jardin, mais il était défendu de toucher aux fruits.

— Lt ceux qui tombent? demanda Victor à ce propos.

LE GENERAL LAHOBIE

— Vous les laisserez à terre.

— Et ceux qui pourrissent?

— Vous les laisserez pourrir.

Et on ne cueillait point les fruits, et on les laissait pourrir.

La maison du propriétaire, l'astronome Lalande, touchait à la maison de M"° Hugo et son jardin n'était séparé du parterre des Feuillantines que par un treillage ; celui-ci redoutant les excursions des enfants voulait faire élever une barrière.

— -Ne craignez rien, dit la mère, ils n'iront point chez vous, je le leur ai défendu.

Et quoiqu'il n'y eiit point de barrière aucun des frères ne se permit de mettre le pied sur le terrain réservé au propriétaire.

Au début de ce séjour aux Feuillantines et avant l'arrivée du général Lahorie,

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