CHAPITRE XXVIII
SoMMAinc : Amende honorable du peuple de Jersey. — Mariage et naissances. — Voyage en Zélande. — I.e « Jean Valjean de la gloire », ou l'incognito des grands hommes. — D'Anvers à Middelbourir. — Hospitalité hollandaise. — Dérouvertes artistiques. — Une ovation charmante.
— Retour en Belgique. — Les Chansons des rues et des bois (1805). — Victor Hugo musicien.
— Les Travaitleurs de la mer (I8C6). — L'Homme qui rit (1S6J).
lENTOT finira l'exil ; il nous reste à retracer les événements principaux qui marquèrent la fin de cette grande époque de la vie de Victor Hugo. Le poëte devait, sur la terre qu'il avait choisie pour asile, être récompensé de son inébranlable fidélité au devoir.
En 18(30, le 18 juin, il se passa à Jersey un événement singulier. Les murailles se coumrent un jour d'affiches sur lesquelles on lisait : Victor Hugo is iirrii'cd. Il était revenu, en effet, sollicité par cinq cents notables habitants de cette île d'où on l'avait chassé ; il était revenu pour un jour, sollicité par les Jersiais repentants. On l'appelait afin qu'il prononçât un discours en faveur de la souscription qui s'organisait alors dans toute r.\ngleterre dans le but d'aider Garibaldi luttant pour la libération de l'Italie, de permettre à l'illustre patriote de mener à bonne fin son expédition des mille.
Victor Hugo ne pouvait refuser de monter à une tribune qui se dressait pour la liberté. Il fit le tableau de l'Italie esclave, au milieu d'une émotion profonde, en présence d'une assemblée immense qai tressaillait pour ainsi dire à chacun de ses mots. Fière revanche d'im proscrit se foisant acclamer par ses prescripteurs même, en venant défendre devant eux la cause sacrée de l'indépendance et de la liberté.
Yj^vvK ,
VOYAGE EN 7. l'. L A N D E .
l'NB OVATION.
Solennellement, avec ce don de prophétie que possèdent les poètes, il jura que l'heure approchait où, grâce à Garibaldi, grâce à l'appui de la France et de l'Angleterre, l'Italie, la grande morte, réveillée, redeviendrait une nation puissante. L'Italie, nous voulons le croire, n'oubliera jamais ni cette intervention, ni le sang français qui coula pour ses droits.
L'attitude du peuple de Jersey l'honore, en cette occasion, se repentir d'une faute, c'est vouloir qu'elle soit oubliée. On avait trompé ce peuple ; il le comprit, il rappela celui qu'il aurait dû être fier de protéger. Il s'ellorça de réparer son erreur ; cela^st bien.
D'autres joies étaient réservées à l'exilé.
En iSo6, Charles lîugo épousa à Bruxelles une jeune fille gracieuse et belle, la pupille de Jules Simon.
Victor Hugo, devenu bientôt grand-père, salua en ces termes la naissance de son petit-fils :
(( Hauteville-House, 3 avril 1867.
« Georges, nais pour le devoir, grandis pour la liberté, vis dans le progrès pour mourir dans la lumière! aie dans les veines le doux lait de ta mère, et le généreux esprit de ton père ; sois bon, sois fort, sois honnête, sois juste ! et reçois, dans le baiser de ta grand'mère, la bénédiction de ton grand-père. »
Ce cher petit être si impatiemment attendu ne devait pas vivre sur la terre d'exil. Il mourut au bout d'une année. Mais le destin, tantôt cruel et tantôt doux, réservait au poëte une consolation pour sa vieillesse.
Un autre Georges naquit bientôt, lequel ne fit pas oublier l'aîné, mais qui, du moins, le remplaça et qui, lui, devait grandir.
Puis, quelques années plus tard, une sœur lui fut donnée, l'adorable petite Jeanne. Jeanne et Georges sont maintenant la joie et l'orgueil du poëte. Ils lui ont inspiré le plus touchant de ses chefs-d'œuvre, le livre adorable dont nous parlerons bientôt.
Peu de temps après le mariage de son fils, Victor Hugo fit en Zélande une excursion célèbre, racontée par Charles Hugo avec un esprit charmant, avec la plus spirituelle et la plus aimable érudition, dans le livre anonyme intitulé : Victor Hugo en ZéUmde.
Tandis que quelques journaux annonçaient faussement la présence du poëte à Paris et que d'autres signalaient sa présence à Genève, celui-ci faisait, en compagnie de ses deux fils et d'un petit nombre d'amis, une promenade de plaisir et d'art en Zélande.
Victor Hugo était parti avec l'intention de n'être reconnu de personne, « de voyager avec un porte-manteau couleur de muraille », tout à fait incognito, afin d'éviter les inconvénients de sa renommée.
Il n'y avait guère en Europe que la Zélande, semblait-il, qui pût lui oflrir un lieu de promenade oîi on ne les viendrait pas saluer cérémonieusement.