‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 142 sur 198 · CHAPITRE XWllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XWllI

En arrivant à Anvers, port fixé pour l'embarquement, dans la première aubsrge où descendirent les touristes, le poëte fut reconnu par la servante. Le cipilaine du bateau le Tclegraaf, prévenu, eut les attentions les plus délicates, et ses passagers, en débarquant pour faire leur première excursion, trouvèrent une élégante voiture à leur disposition. C'en était fait de l'incognito; Victor Hugo, a dit son fils Charles, croyait découvrir la Zélande ; c'était la Zélande qui découvrait Victor Hugo.

Malgré les ovations qui nécessairement allaient troubler un peu la promenade, l'excursion fut gaie, ravissante.

Victor Hugo en voyage (c'est son compagnon de route qui parle) « admire tout comme une brute ». C'est son principe et c'est sa joie. La montagne le ravit et le prô l'enchante. Il aime, presque autant que l'aigle des grands monts, ce modeste canard et cette oie paisible qui paissent l'herbe... Aussi se sentait-il heureux dans ce paysage simplement endimanché de verdure appétissante. H faisait remarquer la coquetterie de la maisonnette, l'air d'aisance de la ferme, la blanche laine si bien frisée du troupeau de moutons, et jusqu'à la bonne mine du tas de fumier que dégustait délicatement un porc étonné de sa propreté.

Partout, dans ce petit archipel hollandais plongeant à moitié dans la mer et à moitié dans l'Escaut, « la propreté est en effet merveilleuse; les villes ont non pas des boueux comme les nôtres, mais des frotteurs. »

Et à mesure que se succédaient les étapes à travers ce pays surprenant, l'hospitalité se passait pour ainsi dire de main en main, les notables de chaque ville se disputant, d'Anvers à Middelbourg, l'honneur de recevoir l'hôte que le destin leur envoyait.

En arrivant à Ziéricsée, les touristes, auxquels s'était joint le frère du peintre Stevens, rencontré par hasard dans une hôtellerie, les touristes reçurent un accueil touchant.

Victor Hugo, descendant de son char à bancs, se trouva entouré par les autorités de la ville, et deux petites filles en robes blanches lui mirent deux énormes bouquets dans les mains.

« Que dites-vous, a remarqué l'auteur da voyage en Zélande, de cette entrée naïvement triomphale d'un homme universellement populaire, qui arrive à l'improviste dans un pays perdu, dont il ne soupçonnait môme pas l'existence, et qui s'y trouve tout naturellement dans ses lîtais ? qui eiit pu faire prévoir au poëte que cette petite ville inconnue, dont il avait considère de loin la silhouette avec curiosité, c'était sa bonne ville de Ziéricsée? »

Le voyage s'égayait d'aventures inattendues, de découvertes artistiques. Ici quelque beffroi d'hôtel de ville d'une allure fantasque; là de vieilles maisons d'une architecture, hélas! abandonnée, de curieux bas-reliefs, des tableaux de vieux maîtres. Et à chaque instant des surprises.

Le poëte monte au sommet d'une tour d'une hauteur à donner le vertige,

de ces tours qu'il aime (rappelons en passant que c'est sur une des tours du château de la Roche-Guyon qu'il écrivit un chapitre de Ilan d'Islande); là, en Zélande, à deux cent soixante et dix-huit pieds au-dessus du niveau de la mer, des ouvriers, qui travaillaient au soubassement du beffroi, montèrent le saluer.

A la fin, ces ovations perpétuelles devinrent un peu fatigantes. « Tu es le Jean Valjean de la gloire », disait Charles, plaignant son père.

Dans chaque ville, les habitants mettaient leurs habits de fête et saluaient respectueusement le poëte de France ; les maisons se pavoisaient sur son passage ; les drapeaux flottaient aux mâts des navires.

Au retour, en quittant Dordrecht, ville hollandaise, dernière étape de cette pérégrination charmante, sur un coup de sifflet, le Te!egraaf se couvrit subitement d'une nuée de pavillons de toutes couleurs, le drapeau français tout en liant.

— C'est en votre honneur, dit le capitaine à Victor Hugo, comme pour le roi!

Charles, à la fin, était exaspéré parce qu'il ne pouvait voyager tranquille ; et, à un bourgmestre qui, le prenant pour son frère, le félicitait d'avoir traduit Shakespeare, il répondit brusquement : « Non, c'est moi qui suis le marié! »

Un autre jour eut lieu une scène plus comique encore. Dans une hôtellerie de Louviers, un matin, tandis que Victor Hugo, resté dans sa chambre, travaillait à côté de Nanteuil, son compagnon de route, une des dames qui faisaient partie de l'excursion descendit dans la salle à manger et, remarquant des fruits superbes, pria le garçon d'hôtel de les mettre sur la table.

— Ce n'est pas pour vous, répondit le domestique, qui mit les fruits sous clef dans le buffet, avec un geste tragique et un air égaré. Et il ajouta : Je vais parler à ces messieurs.

Croyant avoir affaire à un fou, la voyageuse monta en toute hâte prévenir ses amis. Derrière elle le garçon se précipita dans la chambre du poëte; les yeux hagards, ouvrant les bras, il s'écria :

— C'est vous, c'est bien vous qui êtes Victor Hugo?

— Cela dépend, répondit celui-ci, en se reculant.

— Ah monsieur ! ajouta le pauvre homme en fondant en larmes, c'est que j'ai lu vos vers sur l'aumône ; je les sais par cœur. Les fruits sont pour vous.

Aucun hommage ne devait manquer au touriste. Les plus simples furent ceux qui le touchèrent davantage.

l\ trouva, pendant ce voyage dont il se souvient avec émotion, des pasteurs qui lui dirent : <i Le désir de beaucoup d'entre nous est de lire les 3Iisi^rables, en chaire, après l'évangile. Cela se fera. En attendant, c'est dans ce livre que nous apprenons à lire aux enfants ! »

En revenant de Zélande, le poëte passa l'été en Belgique, dans la jolie

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