CHAPITRE XXVIII
que l'on trouverait plutôt chez lui, a dit un des hommes de lettres les plus délicats de ce temps, les œuvres complètes de Viennet qu'un piano ou tout autre ustensile d'harmonie.
Cette remarque est de Charles Monselet, coupable d'une aimable parodie intitulée : Une chansonnette des rues et des bois, « un badinage que je n'ai pas signé, a écrit Monselet lui-même ; mais je n'ai pas démenti ceux qui m'en ont déclaré l'auteur ».
Dans une de ses plus jolies chroniques, Monselet a constaté que Victor Hugo est musicien depuis longtemps, et qu'il a composé des ouvertures, de véritables ouvertures du genre de celle-ci :
Écoutez! écoutezl Du maître qui palpite Sur tous les violons l'archet se précipite. L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir. Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir, Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure. Rire les vendangeurs dans une vigne mure. Comme sur la colonne un frêle chapiteau, La flûte épanouie a monté sur l'alto.
Les gammes, chastes sœurs dans la vapeur cachées, Vidant et remplissant leurs amphores penchées, Se tiennent par la main et chantent tour à tour. Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour, Comme un voile folâtre autour du divin groupe, Ces dentelles du son que le fifre découpe.
« Ce morceau, ajoute le lettré qui n'est pas encore académicien, ce morceau ne pourrait-il pas être signé Hérold ou Rossini ? » Il fait partie de la pièce intitulée : Que la musique date du seizième siêctc.
Le tempérament musical de Victor Hugo se trahit à chaque coin de son œuvre. Sans parler du poëme dramatique à'Esmeralda, composé directement en vue de l'Opéra, n'est-il pas devenu, par la force des choses, le premier librettiste du \\\' siècle? Ernani, lîigolclto, Lucrezia Borgia sont là pour en témoigner.
11 a fait des romances qui sont des bijoux. Le livre tout entier des Chansons des rues et des bois est un écrin. Certains couplets semés dans les Misérables sont restés dans toutes les mémoires.
La musique est sa constante préoccupation. H y a certaines de ses poésies qu'il appelle Guitares et Autres Guitares. Or si l'on citait les messes en musique des Chansons des rues et des bois dans lesquelles Victor Hugo s'est montré adorable et supérieur, on en arriverait à affirmer que Chcrubini n'a pas fait mieux.
D'autres pensées, heureusement pour nous, ont tenté son génie.
A ces poésies succéda un livre considérable, les Travailleurs de la mer, qui parurent en 1866.
Voici en quels termes l'illustre poëte a niarquii le but de cette œuvre dans une lettre que publièrent les journaux alors :
« J'ai voulu glorifier le travail, la volonté, le dévouement, tout ce qui fait l'homme grand. J'ai voulu montrer que le plîis implacable des abîmes c'est le cœur, et que ce qui échappe à la mer n'échappe pas à la femme. »
Victor Hugo a écrit sur la première page des Travailleurs de la mer: a Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »
Son but dans ce merveilleux récit, qui fut l'événement de l'année 1866, son but a été de compléter l'étude des luttes de l'homme.
Un triple anankè pesant sur nous : l'anankè des dogmes, l'anankè des lois, l'anankè des choses ; dans Notre-Dame de Paris, il a dénoncé le premier ; dans les Misérables, il a signalé le second ; dans les Travailleurs de la mer. il a indiqué le troisième. Là il ne met pas en scène les grands événements de l'histoire contemporaine, des agitations, des révolutions. Il fait un saisissant tableau de la vie populaire au bord de l'océan et dans un cadre majestueux et sauvage raconte à la fois une idylle et un drame.
Dans ce livre vigoureux et simple, aux lignes austères, aux sombres peintures, Victor Hugo manifeste toute sa puissance. Le poëte lyrique hantait les royaumes de lumière, le romancier et le dramaturge sait analyser toutes les sensations douloureuses ; peintre merveilleux, il trouve des tons éblouissants pour retracer les mystérieuses profondeurs de la mer, pour peindre ces voûtes souterraines inconnues aux regards de l'homme, pour foire entendre le terrible choc des vents. Quand il décrit, comme dans un poëme épique, le combat, la lutte de l'homme contré les forces brutales et terribles de la nature, il personnifie les éléments déchaînés, il leur prête une âme, il leur donne les sentiments et la passion des êtres animés, l'hypocrisie, la haine, la colère et l'amour.
Ces pages ineffaçables, que l'on admire davantage à mesure qu'on les relit et qu'on les médite, trouvèrent cependant, elles aussi, des détracteurs.
Des malveillants de tout ramage, des scribes à gage reprochèrent à l'écrivain sa puissance, essayant de prouver qu'une cime a tort de donner le vertige et qu'un rocher a tort d'être escarpé.
On fit aussi des querelles de mots. Les éplucheurs se plaignirent que Victor Hugo se servît de plus de termes qu'aucun auteur français et que pour parler de la mer il se soit permis d'employer des termes de marine, termes qui, selon ces critiques sui'prenants, ont le tort de se trouver dans le dictionnaire guernesiais et de montrer quelles sont leurs relations romanes, celtiques et tudesques.
Ces critiques nous les signalons toujours implacablement. Elles sont le châtiment de leurs auteurs.
Trois années plus tard, en 1869, parut un ouvrage non moins important