CHAPITRE XXIX
Un immense intérêt s'attachait à cette reprise, à laquelle nous avons eu l'honneur d'assister. Plus de vingt mille demandes de places avaient été adres- ' sées à l'administration du' théâtre pour la première représentation. L'événement était grave en elïet ; non seulement les jeunes gens, amis des lettres, n'avaient jamais vu jouer ce chef-d'œuvre de l'art dramatique contemporain, et ils savaient les grandes batailles de 1S30, mais encore la politique était mêlée à l'affaire. On pouvait s'attendre à une manifestation s'adressant autant à l'homme politique qu'au poëte grandi par la proscription, au génie auquel ses implacables ennemis se trouvaient contraints de rendre un éclatant hommage.
On prétend que les mesures d'ordre les plus sévères avaient été prises et que des troupes, en assez grand nombre, étaient consignées dans les casernes.
Le public admis se partageait en groupes divers. Il y avait d'abord en grand nombre les fonctionnaires prêts à réagir contre toute manifestation politique, puis les anciens jeunes gens de 1830, les héros des premières représentations, prêts à acclamer leur auteur avec une joie pleine de provocation ; ceux-là applaudirent comme jadis, cherchant du regard des ennemis disparus. Les jeunes gens ne comprenaient pas qu'on eût sifflé des vers que depuis Corneille on n'était plus habitué à entendre.
Un critique éminent qui, après avoir contesté longtemps l'œuvre de Victor Hugo, en est devenu depuis le plus ardent de ses défenseurs, M. Francisque Sarcey, s'étonna dans son feuilleton de cet enthousiasme, et prétendit que les longs applaudissements qui éclataient, comme à un signal donné, s'opposèrent à l'explosion unanime des acclamations.
La vérité est que la salle étant à demi remplie par le personnel administratif, il n'y eut, le jour de la première représentation, qu'une moitié des spectateurs qui manifesta librement son admiration. Mais dès le lendemain les ovations commencèrent. Le public, chaque soir renouvelé, écouta l'œuvre avec un respect pour ainsi dire religieux, avec une attention émue, et pendant quatrevingts soirées, le poëte absent reçut le plus bel hommage que puisse rêver un auteur dramatique.
Heureux de ce succès, les jeunes poètes contemporains adressèrent à Victor Hugo cette lettre :
« Cher et illustre maître,
« Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la réapparition au th'^âtre de votre Heriiani.
« Le nouveau triomphe du plus grand poëte français a été une joie immense pour toute la jeune poésie ; la soirée du "20 juin fera époque dans notre existence.
« Il y avait cependant une tristesse dans cette fête. Votre absence était pénible à vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient i)resser la main du maître et de l'ami ; mais elle était plus douloureuse encore pour les
jeunes, à qui il n'avail jamais élé donné de toucher cette main qui a écrit la Lfgende des sii'cles.
« Ils tiennenl du moins, clior et illustre maître, à vous envoyer l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans bornes.
« Sully -Pritdliomme, Armand Silrestre, François Coppée, Georges Lafenestre, Léon Valade, Léon Dierx, Jean Aicard, Paul Verlaine, Albert 3Jérat, André Theurict, Armand Renaud, Louis-Xavier de Ricard, H. Cazali, Ernest d'IIervilly. »
Cette lettre, signée de noms maintenant célèbres, n'était, pas seulement une belle action, elle était aussi, à l'époque où elle fut écrite, une action courageuse. Victor Hugo répondit de Bruxelles, le 22 juillet 1867 :
(I Chers poètes,
« La révolution littéraire de 1830, corollaire et conséquence de la révolution de 1789, est un fait propre à notre siècle. Je suis l'humble soldat de ce progrès. Je combats pour la révolution sous toutes ses formes, sous la forme littéraire comme sous la forme sociale. J'ai la liberté pour principe, le progrès pour loi, l'idéal pour type.
« Recevez, mes jeunes confrères, mon remerciement.
(1 A ce point de la vie où je suis arrivé, on voit de près la fin, c'est-à-dii'e l'infini. Quand elle est si proche, la sortie de la terre ne laisse guère place dans notre esprit qu'aux préoccupations sévères. Pourtant, avant ce mélancolique départ dont je fais les préparatifs dans ma solitude, il m'est précieux de recevoir votre lettre éloquente, qui me l'ait rêver une rentrée parmi vous et m'en donne l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me souhaitez la bienvenue, à moi qui m'apprêtais au grand adieu.
(I Merci ! Je suis l'absent du devoir, et ma résolution est inébranlable, mais mon cœur est avec vous.
(( Je suis fier de voir mon nom entouré des vôtres. Vos noms sont une couronne d'étoiles. — Victok Hugo. »
Mais l'autorisation de jouer Ilernani ne fut pas de longue durée. Louis Bonaparte ne se contentait pas d'exiler l'homme, il voulait encore exiler sa pensée. Il consentit avec peine, à la fin de son règne, à ce qu'on reprit Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, reprise qui fut un triomphe pour Marie Laurent et qui fit écrire à George Sand une admirable lettre dans laquelle elle d ait à Victor Hugo :
« J'étais il y a trente-sept ans à la première de Lucrèce, et j'ai pleuré. Je sors de la représentation d'aujourd'hui le cœur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait : « Vive Victor « Hugo! » et qui vous appelait, hélas! comme si vous alliez venir, comme si vous alliez l'entendre. »