VOYAGE EN ESPAGNE
Abel Hugo, l'aîné, fut mis au collège. Les deux autres, jusqu'à leur départ pour l'Espagne, allèrent dans une école de la rue Saint-Jacques où un brave homme, le pêrc Larivière, très instruit, malgré son humble situation, enseignait aux bambins du quartier, la lecture, l'écriture et les éléments de l'arithmétique.
Lorsque les deux enfants revenaient de l'école, ils passaient au milieu de groupes de gamins qui jouaient dans l'impasse. C'étaient les fils des ouvriers cotonniers du quartier, troupe nombreuse, car une grande fabrique de coton fonctionnait alors vis-à-vis de l'établissement des Sourds-Muets.
Victor et son frère se seraient volontiers mêlés aux parties bruyantes de ces gavroches qui avaient même âge et qui les invitaient joyeusement; mais cela, la mère l'avait encore défendu et il n'y fallait point songer. L'écolier Victor détournait la tête en soupirant un peu et fixait les yeux sur une ruine du xvir siècle, reste d'un établissement ecclésiastique, grand mur sombre qui bordait d'un côté la moitié de l'impasse des Feuillantines.
A celle heure passait régulièrement dans la rue une vieille marchande de balais dont le cri lui sonne encore dans l'oreille. Elle chantait mélancoliquement: (I Qui veut des balais? Qui veut des boinlleaux? »
Tout ce passé enfantin est resté fidèlement gravé dans la mémoire de Victor Hugo; il se rappelle comment il apprit ses lettres, tout seul, en les regardant ; de quelle façon il les forma de satisfaisante manière, sans efforts, et avec quelle facilité il vint à bout de l'orthographe.
Un incident grave, inoubliable, fut mêlé à cette existence de couvent. Le poëte avait promis jadis d'en révéler les détails, il a tenu parole. Son parrain, le général Lahorie, compromis en 1 80i dans l'affaire de Moreau, était parvenu à se dérober auK poursuites en se cachant chez un ami. Il y tomba malade et un jour qu'il avait entrevu quelque iiiquiétude sur la physionomie de son hôte, craignant, tant était grande sa loyauté, de devenir un sujet de péril, sentant sa fièvre redoubler à la pensée que celui qui lui donnait asile pouvait être compromis, il se fit, le jour même, transporter sur un brancard dans la maison de la rue de Clichy, qu'habitait alors W Hugo. Celle-ci, généreuse et hardie, n'hésita pas à recueillir l'ami de son enfance ; mais lui, redoutant le danger d'une semblable hospitalité, partit au bout de trois jours, sa fièvre passée, et chercha une autre retraite. En 1809, après mille épreuves, fatigué de fuir, ayant épuisé tous les déguisements, il revint frapper à la porte de M"'' Hugo, dans l'impasse des Feuillantines.
Cette fois l'asile était sûr, la retraite profonde. 11 demeura là près de deux ans. Qui il était, comment il vécut pendant ce temps? Son filleul illustre s'est chargé de nous l'apprendre.
« Victor Panneau de Lahorie était un gentilhomme breton rallié à la République. 11 était l'ami de Moreau, Breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ami à l'armée du Rhin; il se noua entre eu\ une de ces fraternités d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre. En 1801, Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte; sa tête fut mise à prix; il n'avait pas d'asile; mon père lui oumt sa maison; la vieille chapelle des Feuillantines, ruine, était bonne à protéger cette autre ruine, un vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eût olTert, simplement, et il vécut dans cette ombre, caché.
« Mon père et ma mère, seuls, savaient qu'il était là.
« Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux prêtre, il avait eu dans sa vie une quantité de proscription suffisante pour lui ôter l'étonnement. Quelqu'un qui était caché, c'était pour ce bonhomme quelqu'un qui savait à quel temps il avait affaire ; se cacher, c'était comprendre.
« Ma mère nous recommanda le silence que les enfants gardent si religieusement. A dater de ce jour cet inconnu cessa d'être mystérieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystère puisqu'il s'était montré? Il mangeait à la lable de famille, il allait et venait dans le jardin et donnait çà et là