CHAPITRE XXIX
Dès le premier numéro, malgré cette entrave, le Ihippel se tira à cent quatre-vingt mille exemplaires ; les presses dont on disposait ne suffisaient pas, malgré le travail de jour et de nuit, à satisfaire les acheteurs, qui se disputaient les exemplaires. Le Buppel battait la charge de l'honneur et enthousiasmait la foule lasse de l'asservissement et de la honte.
Victor Hugo, le premier jour, avait publié dans ce journal, écho de la liberté, un manifeste adressé aux cinq rédacteurs fondateurs que nous avons nommés. 11 avait écrit :
« Riippcl. J'aime tous les sens de ce mot : rappel des principjs par la conscience; rappel des vérités par la philosophie ; rappel du devoir parle droit; rappel des morts par le respect; rappel du châtiment par la justice ; rappel du passé par l'histoire ; rappel de l'avenir par la logique ; rappel des iiiits par le courage ; rappel de l'idéal dans l'art par la pensée ; rappel du progrès dans la science par l'expérience et le calcul ; rappel de Dieu dans les religions par l'élimination des idolâtries ; rappel du peuple à la souveraineté par le sufl'rage universel renseigné; rappel de l'humanité par l'enseignement gratuit et obligatoire ; rappel de la liberté par le réveil de la France; rappel de la liberté par le cri : Fiat jus !
« Vous dites : Voilà notre tâche; moi je dis : Voilà votre œuvre. »
Il n'était pas permis au poêle de prendre part à la lutte quotienne; mais son âme était avec les combattants.
Le Ittippel, à qui s'adjoignirent des collaborateurs d'un grand mérite : Arthur Arnould, Lafenière, Jules Glaretie, et plus tard toute une pléiade déjeunes talents, le Rappel eut à subir des persécutions sans nombre, dont l'énumération simple nous demanderait vingt pages. Il lutta et il triompha. Grâce à lui la jeunesse connut enfin l'histoire contemporaine, que les maîtres d'alors avaient réussi pendant un temps à tenir secrète. L'indignation éclata et l'explosion formidabL' des consciences hâta le jour de la justice et du châtiment.
Personne n'ignore le rôle superbe joué depuis par le Rappel.
En 1870, il fut poursuivi et sérieusement condamné lorsque Napoléon III, sentant que le sol tremblait sous ses pieds, éprouva le besoin de faire un plébiscite pour étayer son trône chancelatit.
Victor Hugo, consulté, répondit non, et développa ses raisons dans une de ses pages les plus énergiques.
11 demanda pourquoi l'on invitait le peuple à voter le perfectionn r'meut d'un crime. Gela lui faisait hausser les éi)aules, et il termina son rcfu-; indigné par ces plirases :
« Si l'auteur du coup d'iîtat tient absolument à nous adresser une question à nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de nous faire celle-ci :
« Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie, et me mettre à la dis- (I position de la justice?
(i NAPor.iioN. »
3kh VICTOR HUGO ET SON TEMI'S.
« Oui.
Les tribunaux condamnèrent l'auteur de l'article.
Mais, enfin, des jours meilleurs allaient venir après d'effroyables catastrophes. Nous ne voulons ici que résumer l'action politique du poëte pendant son exil; elle est tout entière jugée dans cette page d'Auguste Vacquerie.
« Le devoir, on sait si Victor Hugo lui a obéi, s'il a été fidèle au vers immortel :
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui- à'
« De toutes parts, on s'adressait à lui, les individus et les peuples. On venait le chercher pour parler sur les tombes : il parlait sur la tombe de Jean Bousquet, sur celle de Louise Julien, sur celle de Félix Bany. On le sollicitait d'écrire contre les gibets : il écrivait contre le gibet de Tapner, contre le gibet de Bradley ; il faisait de John Brown le Christ des noirs.
« Lui qu'un empereur expatriait, il demandait à Juarez la grâce d'un empereur. Il répondait à l'appel du peuple crétois. Cuba s'était insurgée; la répression était féroce ; des districts entiers étaient exécutés militairement ; trois cents femmes, qui s'étaient réfugiées à New-York, envoyaient au grand proscrit leur adresse pour le prier d'intervenir. On l'appelait à Lausanne pour présider le Congrès de la paix. L'Irlande se tournait vers lui, et le suppliait de prendre la défense des fenians condamnés.
(( 11 ne se refusait jamais.
« Et ce n'était là qu'une part de son œuvre. A travers tout cela, le monde voyait éclater Napoléon le Petit, les Châtiments, les Contemplations, lu Légende des siècles, les Chansons des rues et des bois, Shakespeare, VHoynme qui rit, les Travailleurs de la mer, les 31is('rables.
« Une chose à constater, c'est que, pendant ces dix-neuf ans de luttes incessantes, de duel avec l'Empire, «orps à corps avec toutes les tyrannies et toutes les iniquités, Victor Hugo est resté tranquille et souriant.
« Expulsé de France pour avoir délendu le Droit et le Peuple, il était expulsé de Bruxelles pour Napoléon le Petit, et de Jersey pour les Ckàtiments ; il était d'aussi bonne humeur à Guernesey qu'à Paris.
« Il vivait en famille. Il avait autour de lui : sa femme, l'admirable femme qui a eu l'honneur de mourir en exil, — 51"" Victor Hugo était morte en 1868.
« D'autres malheurs, s'il est possible, devaient venir assombrir l'illustre destinée du poëte, et lui faire verser des larmes amères. Enfin, l'heure si longtemps attendue par lui, l'heure de la justice sonna. »