CHAPITRE XXX
Sommaire : Le relour en France. — Un terri Me voyage. — Arrivée à Paris (5 septembre 1870). — Ovation populaire. — Remerciement de Victor Hugo. — Cliez Paul Meurioe. — Le siège. — Appel de paix et appel de guerre. — Menus bizarres. — Quelques quatrains improvi-és. — Promenades à travers Paris assiégé. — Les canons ofTerts par les Châtiments. — Représentations populaires. — AITection du poète pour le peuple de Paris. — L'éloge qu'il on fait. — La fin de la guerre.
Le plébiscite devait mener la France à Sedan. La promesse de paix amena la guerre et le démembrement de la France, inévitable fin d'un régime datant du Deux décembre.
Aux premières nouvelles de nos désastres en 1870, Victor Hugo, abandonnant sa maison d'Hauteville-House, accourut à Bruxelles afm d être le plus prè^ possible de la patrie, à l'heure des épreuves terribles.
Survint la honteuse capitulation de Sedan et la révolution du Quatrc- Septembre. Le lendemain, le 5, le poëte rentrait en France. Le premier spectacle qui frappa ses yeux en arrivant à Landrecies fut le spectacle de la déroute : des soldats blessés, des fuyards mourant de fatigue et de faim tendant la main pour avoir du pain. A la vue de ce désastre, de cette armée française errante et battue, des larmes s'échappèrent de ses yeux, des sanglots secouèrent sa poitrine. Il acheta tout le pain qu'il put trouver et le fit distribuer aux soldats.
Un écrivain de bonne race et depuis longtemps célèbre, M. Jules Clarctie, fut le compagnon de ce voyage lugubre. Nous voulons laisser pour un moment la parole à ce témoin attendri d'une scène touchante :
« Le lundi, 5 septembre 1870, a écrit Jules Claretie, le lendemain de la chute de l'empire, Victor Hugo, alors à Bruxelles, place des Barricades, se présentait au guichet de la gare où l'on distribue les billets pour la France et demandait, d'une voix malgré lui tremblante d'émotion, un billet pour Paris.
Je le vois encore.
En quittant le champ de bataille de Sedan, j'avais pris le chemin de Bruxelles, où j'avais passé, allant de la poste au télégraphe, dans une anxiété
3/i8 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.
facile à comprendre, cette fiévreuse journée du h. Le soir, à la nouvelle de la proclamation de la République, il avait été convenu que Victor Hugo partirait le lendemain pour Paris. Exilé volontaire depuis l'amnistie, il demeurait hors de France avec la résolution inébranlable de tenir le serment par deux fois prêté, dans ses Cliâtiments d'abord, puis dans ses lettres rendues publiques, lorsqu'il s'écriait : Quand la liberté rentrera, je rentrerai!
La France était, en apparence du moins, rendue à elle-même. Ce n'était plus sa liberté qu'on menaçait, c'était son indépendance. Victor Hugo pouvait et devait rentrer dans Paris assiégé. Nous eûmes l'honneur de l'accompagner dans ce voyage, dont les moindres détails sont demeurés présents à notre esprit. C'est une page d'histoire que le récit de cette journée.
Le jour du 5 septembre, Victor Hugo, coiffé d'un chapeau de feutre mou, une sacoche de cuir à son côté, maintenue par une courroie, le visage pâle et ému, regarda instinctivement sa montre lorsqu'il s'avança pour demander un billet. Il semblait qu'il voulût savoir l'heure exacte où devait finir sa proscription.
Tant d'années, — dix-neuf ans ! — avaient passé depuis le jour où il lui avait fallu abandonner, dans ce Paris dompté par son génie, tout ce qui faisait sa vie : sa demeure d'habitude, ses livres préférés, ses meubles, ses tableaux, et jusqu'à six feuillets à peine séchés de ses derniers vers.
Maintenant, tout était fini. Ce n'était plus par des mois, c'était par des minutes qu'il comptait le temps qui le séparait encore du moment où il allait s'écrier : — Voici la France !
— Cn billet pour Paris! cria-t-il de sa voix claire, qui vibrait comme un clairon.
Sur le quai d'embarquement, des amis fidèles accompagnaient Victor Hugo regagnant son pays. Le bon et brave Camille Berru, dont Charles Hugo a retracé le portrait dans ses Hommes de l'exil, pleurait à l'idée de ne pouvoir suivre celui qu'il admirait et aimait. Le train partit, et Victor Hugo demeura assis en face de moi et de M. Antonin Proust. Le poëte regardait par la portière les horizons et les paysages, attendant que la frontière fût franchie et qu'il découvrît les arbres, les prés, le sol, l'air même et le ciel de la patrie. Je n'oublierai jamais l'impression profonde et sublime que causa à cet homme, alors âgé de soixante-huit ans et blanchi dans l'exil, la vue du premier soldat français aperçu du fond du wagon.
C'était à Landrecies. Des troupes de ce corps de Vinoy qui battait en retraite de Mézières sur Paris, pauvres gens harassés, poudreux, boueux, blêmes, découragés, se tenaient assis ou couchés le long de la voie. Ils fuyaient les uhians qui étaient proches. Ils se repliaient sur la grande ville pour n'être pas engloutis dans le désastre qui venait de faire, devant Sedan, de la dernière armée française, une proie pour les citadelles prussiennes. On lisait la défaite dans leurs regards, l'affaissement moral dans leur attitude physiqu 3; ils étaient