‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 152 sur 198 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

mornes, sordides, roulés par la déroute comme des cailloux par l'orage. Mais quoi! ils étaient des soldats de notre France, ils en avaient l'uniforme aimé, la capote bleue, le pantalon rouge. Ils emportaient, dans la débâcle, sains et saufs, leurs drapeaux aux trois couleurs. De grosses larmes emplirent soudain les yeux navrés de Victor Hugo, et, se penchant à la portière, d'une voix vibrante et éperdue :

— Vive la France ! cria le vieillard ; vive l'armée! vive l'armée française! vive la patrie !

Les soldats, écrasés de fatigue, regardaient vaguement et d'un air morne, sans comprendre.

Lui continuait à leur jeter des encouragements et des vivats semblables aux battements du pas de charge : « Non, non, ce n'est pas votre faute, vous avez fait votre devoir ! »

Et quand le train repartit, les larmes tombèrent lentement de ses yeux sur ses joues et se perdirent dans sa barbe blanche.

11 avait vécu jusque-là avec cette fière et hautaine illusion que la France était invincible. Fils de soldat, il avait cru que les soldats de son pays étaient éternellement promis à la gloire et non à la honte. Patriote, il avait assigné à sa patrie le poste le plus périlleux et le plus beau : la première place, l'avantgarde. Et tout s'écroulait de ses espoirs ! Nous l'entendîmes alors murmurer sourdement, avec l'accent profond de la conviction et de la souffrance : « Plût à Dieu que je n'eusse jamais revu la France, si je dois la revoir partagée, diminuée, amoindrie et réduite à ce qu'elle était au temps de Louis XIH! »

11 y a plus de dix ans que tout cela s'est passé, et je revois, comme alors, ces larmes du poëte qui jaillissaient, comme le sang d'une blessure,- du fond même de son cœur.

A Tergnier, — autre souvenir dont je suis fier, — Victor Hugo prit son premier repas en France. On avait déjà signalé son arrivée ; la salle du buffet était pleine de curieux, de gens empressés.

— Vous n'avez pas besoin de passeport ! dit le commissaire en saluant.

Nous entrâmes au buffet : il y avait à peine de quoi manger. Ce fut \m repas rapide : du pain frais, du fromage et du vin, rien de plus. Je réclamai de Victor Hugo l'honneur de lui offrir ce premier dîner fait en France. Il accepta, et je le vis emporter, glisser dans sa poche, avec une certaine émotion, ce morceau de pain, rompu, pour la première fois, dans son pays retrouvé.

— Je l'ai toujours, votre morceau de pain, nous dit-il parlois, attendri encore au souvenir de ce frugal repas. M""" Drouet l'a gardé.

Il l'a conservé, en effet, ce pain de Tergnier, qui fut à peu près tout ce qu'il mangea ce jour-là, car l'angoisse l'étreignait à la gorge.

Nous remontâmes en wagon. Jusqu'à Paris, la nuit tombant peu à peu sur les campagnes traversées, Victor Hugo songea.

— Je voudrais, disait-il, rentrer seul, à pied, comme un voyageur ignoré, dans la ville menacée !

A la gare du Nord, Paul Meurice, Vacquerie, François- Victor Hugo — Charles était avec nous dans le wagon — se précipitèrent. Vive Victor Hugo ! vice Hugo'

— Messieurs, messieurs, dit doucement un chirurgien en chef, nous avons là des blessés !

Il montrait des wagons- ambulances, d'où le sang coulait sur les rails à travers les planches.

Victor Hugo fit un signe. On se tut. Au dehors, une foule énorme l'attendait. On l'aperçoit, on l'acclame, on l'emporte. Et je suis du regard, dans l'ombre de Paris et l'immensité de la foule, ce vieillard qui, fidèle à son serment, avait été celui-là qui proteste jusqu'au dernier jour contre l'injure faite au Droit.

Et chaque fois que je vois Victor Hugo salué des applaudissements, heureux de ces hommages de tout un peuple à un maître qui est le maître par le génie, je me rappelle ces larmes du fils à barbe blanche, pleurant en retrouvant, blessée au flanc, mourante et souillée, sa mère, la Patrie !

Quoique jeune encore, m'écrivait une fois Victor Hugo en se rappelant cette journée, vous êtes pour moi un vieil ami. Il y a entre nous de l'inoubliable : — la rentrée en France. »

» Il arrivait, a écrit de son côté Alphonse Daudet.

Il arrivait au moment où se fermait le cercle d'investissement, avec le dernier train, la dernière bouffée d'air libre ; il venait combattre pour Paris, il était à la gare du Nord.

Quelle ovation lui fit ce peuple tumultueux, révolutionné, prêt aux grandes choses, plus joyeux de sa liberté reconquise qu'effrayé du canon qui grondait contre ses remparts! Nous verrons toujours cette voiture, descendant la rue Lafayette, le poëte debout, les yeux mouillés; soulevé par la foule... »

Il était dix heures du soir lorsque le train pénétra dans la gare du Nord. Le poëte avait tenu, afin que sa rentrée fût silencieuse et solitaire, à prendre un train arrivant la nuit ; mais une foule considérable l'attendait, encombrant la gare et les rues voisines ; une station de plusieurs heures n'avait point découragé le peuple, qui tenait à saluer respectueusement, à acclamer raille fois le grand citoyen qui, pendant vingt ans, avait protesté au nom de l'honneur, au nom de la liberté.

Paris, tout entier, voulait voir et entendre Victor Hugo, qui, accueilli par des vivats frénétiques, prononça une courte allocution :

« Les paroles, commeiiça-t-il en tremblant, me manquent pour dire à quel point m'émeut l'inexprimable accueil que me fait le généreux peuple de Paris.. Citoyens, j'avais dit : « Le jour où la République rentrera, je rentrerai. » Me voici.

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