CHAPITRE XXX
q li voulaient détruire la ville du inonde, la cité universelle, il offrait sa poitrine, il apportait conima cible son cœur et le cœur des siens.
Cela est vénérable.
Quelques jours après la rentrée du poëte en France l'armée allemande, à grandes journées, s'avança pour investir la capitale.
Il semblait qu'il fût temps encore d'élever la voix entre deux nations dont l'une, la victorieuse, avait dit à l'autre : « Nous ne faisons la guerre qu'à ton empereur. » On pouvait supposer que l'empereur étant chassé la lutte devait finir.
Victor Hugo publia en français et en allemand un appel aux Prussiens. Il leur dit :
« Allemands, celui qui vous parle est un ami. Il y a trois ans, à l'époque de l'Exposition de 1867, je vous souhaitais la bienvenue dans voire ville. Quelle ville? Paris, car Paris ne nous appartient pas à nous seuls. Paris est à vous autant qu'à nous. Berlin, Vienne, Dresde, Munich, Stuttgard, sont vos capitales; Paris est votre centre. C'est à Paris que l'on sent vivre l'Europe. Paris est la ville des villes. Paris est la ville des hommes. Il y a eu Athènes, il y a eu Rome et il y a Paris. Paris n'est autre chose qu'une immense hospitalité.
... Aujourd'hui vous y revenez en ennemis. Pourquoi? quel est ce malentendu sinistre?
Pourquoi cette invasion? Pourquoi cet effort sauvage contre un peuple frère? Qu'est-ce que nous vous avons foit?
Cette guerre, est-ce qu'elle vient de nous? C'est l'Empire qui l'a voulue, c'est l'Empire qui l'a faite. Il est mort. C'est bien. Nous n'avons rien de commun avec ce cadavre. Il est le passé, nous sommes l'avenir. Il est la haine, nous sommes la sympathie. Il est la trahison, nous sommes la loyauté! 11 est Capoue et Gomorrhe, nous sommes la France. Nous sommes la République française ; nous avons pour devise : Liberté, égalité, fraternité; nous écrivons sur notre drapeau : États-Unis d'Europe.
... Réfléchissez avant de donner au monde ce spectacle : les Allemands redevenus les Vandales, la barbarie décapitant la civilisation... Savez-vous ce que serait pour vous cette victoire? Ce serait le déshonneur.
... Allemands, si vous persistez, soit, vous êtes avertis, faites, attaquez la muraille de Paris. Sous vos bombes et vos mitrailles elle se défendra. Quant à moi, vieillard, j'y serai sans armes. Il me convient d'être avec les peuples qui meurent. Je vous plains d'être avec les rois qui tuent. »
A ces superbes paroles de concorde, la presse allemande répondit par des cris de colère. Le manifeste de paix fut saisi, traqué, détruit par les généraux prussiens. Ln journal prussien écrivit :
Ilœngl den Dichter an der Mast auf; pendez le poëte au haut du mât. Les troupes ennemies continuèrent leur marche en avant. Il ne restait plus d'espoir que dans la levée en masse, dans un formidable appel aux armes. Il
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se fallait défendre contre l'envahisseur farouche. Le poëte alors poussa le cri de guerre :
« ... Que toutes les communes se lèvent! que toutes les campagnes prennent feu! que toutes les forêts s'emplissent de voix tonnantes! Tocsin! tocsin! que de chaque maison il sorte un soldat; que le faubourg devienne régiment, que la ville se fasse armée. Les Prussiens sont huit cent mille, vous êtes quarante millions d'hommes. Dressez-vous etsouiïlez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Orléans, Dijon, Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. Lyon, prends ton fusil; Bordeaux, prends ta carabine; Rouen, tire ton épée, et toi, Marseille, chante ta chanson et viens terrible. Cités, cités, cités, faites des forêts de piques, épaississez vos baïonnettes, attelez vos canons, et toi, village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre, on n'a pas de munitions, on n'a pas d'artillerie? Erreur! on en a. D'ailleurs les paysans suisses n'avaient que des cognées, les paysans polonais n'avaient que des faulx, les paysans bretons n'avaient que des bâtons. Et tout s'évanouissait devant eux! Tout est secourable à qui fait bien. Nous sommes chez nous. La saison sera pour nous, la bise sera pour nous, la pluie sera pour nous. Guerre ou honte! Qui veut peut. Un mauvais fusil est excellent quand le cœur est bon : un vieux tronçon de sabre quand le bras est vaillant. C'est aux paysans d'Espagne que s'est brisé Napoléon. Tout de suite, en hâte, sans perdre un jour, sans perdre une heure, que chacun, riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur prenne chez lui ou ramasse à terre tout ce qui ressemble à une arme ou à un projectile. Roule/! des rochers, entassez des pavés, changez les socs en haches, changez les sillons en fosses, combattez avec tout ce qui vous tombe sous la main, prenez les pierres de notre terre sacrée, lapidez les envahisseurs avec les ossements de notre mère la France. Citoyens, dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetterez à la face c'est la patrie! »
Ce grand chant de combat parut le 17 septembre 1870. On demanda à Victor Hugo d'aller le répéter par toute la France. Il avait promis de partager le sort de Paris, il resta dans Paris assiégé. Le peuple se montra héroïque; mais au mois d'octobre des symptômes de division se manifestèrent et une première tentative d'insurrection communaliste éclata, qui fut heureusement étouffée.
Après avoir élevé la voix en faveur de la paix et flagellé la criminelle entreprise des Allemands, après avoir encouragé une guerre devenue sainte, puisqu'il s'agissait de repousser l'invasion, le poëte parla aux Parisiens de concorde et d'union.
— Le souvenir que tu dois au devoir, dit-il à chacun, se compose de ton propre oubli. — Union et unité. — Les griefs, les ressentiments, les rancunes, les haines, jetons ça au vent. Que ces ténèbres s'en aillent dans la fumée des canons. Aimons-nous pour lutter ensemble. Nous avons tous les mêmes mérites. Est-ce (ju'il y a eu dss proscrits? Je non sais rien. Quelqu'un a-t-il été en
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exil? Je l'ignore. Il n'y a plus de personnalités, il n'y a plus d'ambition, il n'v u plus dans les mémoires que ce mot : salut public. —
Ces sages conseils dictés par la plus patriotique piMisée ne furent pas. hélas ! toujours écoutés. Celui qui les donnait ne cessa d'encourager la résistance, de donner l'exemple de la fermeté d'àme.
Au mois d'octobre parut une édition parisienne des Châtiments, qui furent mêlés au siège mémorable et jouèrent pendant cette terrible épo(iue un rôle important.
Pour la première fois la vente des cinq mille exemplaires de cette édition rapporta cinq cents francs à l'auteur, qui aussitôt fit don de cette somme à la souscription pour les canons.
Quelques jours plus Uxrd la Société des gens de lettres eut l'idée de faire dire par les premiers artistes de Paris quelques-unes des pièces du livre proscrit et vengeur qui était rentré en France avec la République. Elle demanda à son président vénéré la permission d'offrir un canon à la défense nationale avec le produit de la représentation et d'appeler ce canon le Victor Hugo.
Le poëte répondit qu'il était fier qu'on voulût bien se servir de son œuvre ; mais il pria qu'on donnât au bronze, non pas son nom, mais le nom de l'hé roïque petite ville qui partageait alors l'admiration de l'Europe avec Strasbourg, le nom de Châteaudun.
L'audition des Chàtiine)its eut lieu au théâtre de la Porte-Saint-Martin le 5 novembre.
yi. Jules Claretie, au nom de la Société des gens de lettres, prononça ui; discours plein de noblesse et de patriotisme. Il rappela dans un beau langage l'exil du poëte et fit justement remarquer que l'histoire devait donner raison à la poésie indignée, et le destin à la prédiction terrible. Avec le neveu comme avec l'oncle l'Empire qui était la paix était devenu l'invasion. Le prophète des Châtiments avait annoncé toutes les catastrophes.
Dits par les premiers artistes du monde, par Frédérick-Lemaître, Coquelin. Marie Laurent, Taillade, Lafontaine, Berton, chantés par M'"" Gueymard." qu'accompagnait l'orchestre de Pasdeloup, les vers des Châtiments furent accueillis par des ovations dont on ne peut se rendre compte quand on n'en a pas été témoin.
L'effet produit par cette première audition, qui rajjporta 7,500 francs, fut si grand que la Société des gens de lettres, sollicitée par la [)()|inlation parisienne assiégée, organisa aussitôt une seconde séance qui rapporta plus que la première.
Une troisième audition eut lieu le 17 novembre, dans la salle de l'Opéra , mais cette fois le poëte voulut qu'elle fût offerte gratuitement au peuple. Dans cette représentation à l'Opéra, M. Tony-Révillon, avec son enthousiasme et son talent habituels, fit une conférence sur l'œuvre, et pendant les enlr'attjs les actrices recueillirent dans des casques prussiens une quête fructueuse. A la fin
de la représentation, qui fut merveilleusement belle et entraînante, une cou roune de laurier dorée fut jetée sur la scène ; elle portait cette inscription : A notre poêle, qui a voulu donner aux pauvres la paix de l'esprit.
Ces trois représentations produisirent plus de dix mille francs. Le comité de la Société des gens de lettres décida qu'on fondrait deux canons; que sur l'un l'on graverait le mot CluUiments, sur l'autre Yirtor Hugo, et sur tous les deux, en exergue, les mots, Société des gens de lettres.
M. Dorian, ministre des travaux publics, se conforma à ces vœux. Les deux canons coûtèrent environ sept mille francs. Le reste de la somme recueillie fut employé à secourir les gens de lettres victimes de la guerre, et une autre somme de six mille francs, produit d'une représentation au Théâtre-Français, où l'on joua des fragments des principales pièces de Victor Hugo, fut consacrée aux ambulances.
Indépendamment de ces représentations, les Châtiments et toutes les œuvres de Victor Hugo furent, pendant le siège de Paris, une sorte de propriété publique pour les théâtres, qui tous, usèrent de la permission du poëte jusqu'au mois de janvier 1871, époque où il ne fut plus possible d'éclairer et de chauffer les salles. iNon seulement les blessés profitèrent de cette générosité, mais encore, grâce aux ouvrages de Victor Hugo, il fut permis de compléter l'armement et l'équipement de plusieurs compagnies de marche.
Quelques jours avant son départ en ballon, Gambetta était allé voir le poëte qui, selon lui, pouvait rendre de si grands services à la République et à la patrie.
a L'sez de moi comme vous voudrez pour l'intérêt puljlic, lui avait répondu Victor Hugo. Dépensez-moi comme l'eau. Mes livres comme moi nous appartenons à la France. Qu'on fasse des livres et de l'auteur ce qu'on voudra. »
Les combattants, les malades, les municipalités, les ateliers, les orphelinats, les veuves et les enfants, tout le peuple en un mot profita des représentations dont nous venons de parler, et auxquelles Victor Hugo, fuyant toutes les occasions d'ovation, n'assista jamais.
Son exemple animait les courages. Jusqu'au dernier moment il espéra, plein d'une confiance inébranlable en la délivrance de la capitale. Il renfermait en lui ses patriotiques angoisses, s'efforcant de calmer les inquiétudes des siens.
Durant les heures douloureuses sa bonne humeur, sa gaîté ne l'abandonna iont pas, en apparence.
11 habitait, avons-nous dit, chez M. Paul Meurice, avenue Frochot ; mais il allait chaque jour prendre ses repas au pavillon de Rohan, près la rue de r Échelle, où était logée sa famille.
Là il invitait, non seulement ses amis, mais encore les ministres et les membres du gouvernement de la défense nationale lesquels, donnant l'exemple, se rationnaient eux-mêmes et en étaient réduits au plus strict nécessaire, comme tout le monde.