CHAPITRE XXX
— Venez donc dîner cavec moi, disait-il, quand il les rencontrait, à Jules Simon ou à quelqu'un de ses collègues, venez donc dîner avec moi demain. Je vous offrirai un festin.
Le festin, on le devine. On mangeait sur sa table des animaux de toute espèce, du cheval, du chien, durât, du chat; on transformait son ventre en arche de Noé; mais l'amphitryon faisait contre fortune bon cœur, riant de sa cuisine, assaisonnant les mets d'un bon mot, remplaçant, lui aussi, le rôti par une anecdote.
Chaque soir le menu fournissait au poëte le sujet d'un gai distique ou d'un quatrain plaisant. Ces badinages ont été conservés par M"" Drouet. Cette amusante gazette rimée, ayant pour thème la cuisine du siège de Paris, n'a point paru à l'auteur digne d'être publiée. Citons un distique.
Le cheval servait le plus souvent de plat de résistance. Un jour qu'un morceau de coursier trop étique refusait de se laisser digérer, \ictor Hugo s'écria soudain :
Mon dîner me tracasse et même me harcèle; J'ai mangé du cliev;il et je songe à la selle!
Parfois, la plaisanterie était en prose. Un soir, Emmanuel Arago était venu prendre part aux agapes. Victor Hugo, le front grave, soucieux, s'approclia de son convive.
— Mon ami, lui dit-il, .vous connaissez mes opinions sur la peine de mort.
— Certes, répondit l'homme d'État, dont le visage se -rembrunit aussitôt.
— Il faut absolument que vous m'accordiez la grâce d'un condamné !
— Ah ! mon cher maître, cela m'est absolument impossible. Je ne sais de qui il s'agit, mais dans la grave situation où nous nous trouvons il importe que les crimes soient punis comme le veut la loi. En attendant l'abolition de la peine de mort je me déclare, à mon grand regret, incapable de vous donner satisfaction.
— Vous ferez grâce cependant. Je l'exige. Le condamné est le cheval de notre illustre et cher Théophile Gautier.-
Le pardon fut accordé au milieu d'un éclat de rire général et le pauvre cheval eut la vie sauve, pour quelque temps du moins.
Vers la (in de l'hiver, a raconté M. Rivet dans son volume d'anecdotes intitulé Victor Hugo chez lui, quand la disette, de jour en jour accrue, eut inspiré à quelques philanthropes l'idée de manger de la chair humaine, le poëte, s'olTrant comme une victime pour apaiser la faim de ses concitoyens, fit ce testiunent aimable :
Je lègue au pays, non ma cendro.
Mais mon beefleack, morceau de roil Femmes, si vous mangez de moi, Vous verrez comme je suis tendre.
La gaîté, cette qualité si française, aidait de la sorte à supporter l'épreuve. On mangeait en riant ce pain horrible dont M. Magnin n'a jamais avoué le secret de la composition.
Le soir venu, Victor Hugo rentrait seul et triste. 11 faisait à travers la ville assiégée de longues promenades pendant la nuit, composant en marchant, selon son habitude, les pièces superbes qui, plus tard, devaient former l'Année terrible.
Le spectacle de Paris en armes le remplissait d'admiration. Il s'en allait du côté des remparts, là où tombaient les obus, s' avançant en méditant dans l'ombre, arrêté de temps à autre par les cris des sentinelles auxquelles il répondait : Vive la République !
— Jamais, nous a-t-il dit bien souvent depuis cette époque effroyable, jamais ville au monde n'a montré un semblable courage. Personne ne désespérait ; le courage grandissait avec la misère, s'accroissait avec les privations les plus affreuses. Pas un crime ne fut commis pendant le siège mémorable. Paris a mérité le respect et l'admiration de l'univers. Sa lutte a été héroïque et superbe. Paris ne s'est pas rendu; Paris voulait mourir tout entier. Le courage des femmes était à la hauteur du courage des citoyens. On l'a livré, on l'a trahi, on ne l'a pas vaincu .
Et ses yeux s'emplissent encore de larmes lorsqu'il parle de la défaite imméritée et glorieuse.