CHAPITRE XXXI. 3G
Çà et là on entrevoyait des barricades. Et ceux qui les gardaient venaient, 8UX aussi, présenter les armes à cette gloire désespérée.
A la porte du cimetière et autour du tombeau, la foule se groupait si compacte qu'il était presque impossible de faire un pas.
Enfin, après une longue attente on put arriver jusqu'au caveau.
Deux discours furent prononcés, le premier par M. Auguste Vacquerie, qui eut peine à faire taire ses sanglots : « Charles, dit-il, est rentré avec son père. On pouvait croire qu'il allait maintenant être heureux ; il avait tout, sa patrie, la République, un nom illustre, un grand talent, la jeunesse, sa femme qu'il adorait, deux petits enfants ; il voyait s'ouvrir devant lui le long avenir de bonheur, de bien-être et de renommée qu'il avait si noblement gagné. Il est mort. Il y a des heures oîi la destinée est aussi lâche et aussi féroce que les hommes et où elle semble se venger de ceux qui font le bien.
« Il n'y a pas de plus sombre exemple de ces crimes du sort que le glorieux et douloureux père de notre cher mort. Qu'a-t-il fait toute sa vie que d'être le meilleur comme le plus grand? Je ne parle pas seulement de sa bonté intime et privée ; je parle surtout de sa bonté publique, de ses romans, si tendres à tous les misérables, de ses livres penchés sur toutes les plaies, de ses drames dédiés à tous les déshérités ; à quelle difformité, à quelle détresse, à quelle infériorité, a-t-il jamais refusé de venir en aide? Tout son génie n'a eu qu'une idée : consoler. Récompense : Charles n'est pas le premier de ses enfents qu'il perd de cette façon tragique. Aujourd'hui c'est son fils qu'il perd brusquement, en pleine vie, en plein bonheur. 11 y a trente ans c'était sa fille. Ordinairement un coup de foudre suffit ; lui il aura été foudroyé deux fois.
« Qu'importe, citoyejis, ces iniquités de la destinée ! Elles se trompent si elles croient qu'elles nous décourageront. Jamais ! Demandez à celui que nous venons d'apporter dans cette fosse. N'est-ce pas, Charles, que tu recommencerais?
(( Et nous vous continuerons. Sois tranquille, frère, nous combattrons comme toi jusqu'à notre dernier soufffe.
« Aucune violence et aucune injustice nenous feront renoncer à la vérité, au bien, à l'avenir, pas plus celles des événements que celles des gouvernements, pas plus la loi mystérieuse que la loi humaine, pas plus les malheurs que les condamnations, pas plus le tombeau que la prison. »
Après ces consolantes et fortifiantes paroles, M. Louis Mie, au nom de la presse de province, prononça à son tour quelques mots. Il rappela comment Charles Hugo était entré dans la lutte en poussant un cri d'indignation contre un attentat à l'inviolabilité de la vie humaine.
Il dit combien celui qui n'était plus comptait, à Paris comme en i)rovinco, de nombreux amis et de nombreux admirateurs.
Et il remarqua justement que s'il y a des fils qui rapetissent le nom de leur père, ce sera l'éternel honneur de Charles d'avoir ajouté quelque chose à un nom auquel il semblait qu'on ne put ajouter rien.
Malgré ces touchantes consolations il fallut soutenir le poëte qui un moment sembla vaincu par la douleur, mais qui puisa dans son ardent amour de Ihumanité assez de forces pour la dompter.
Victor Hugo, dès le surlendemain de ces funérailles, partit pour Bruxelles, où sa présence était exigée par les formalités à remplir dans l'intérêt de ses deux petits-enfants orphelins.
C'est à Bruxelles que Charles Hugo avait passé les dernières années de l'exil ; c'est à Bruxelles qu'il s'était marié et que sont nés son petit garçon et sa petite fdle, Georges et Jeanne.
Retenu quelque temps dans la capitale de la Belgique par ses devoirs d'aïeul et de tuteur, le poëte suivit avec anxiété la lutte entre Paris etVersaiHes et éleva la voix contre la guerre civile :
Combattants, combattants! qu'est-ce que vous voulez? Vous êtes comme le feu qui dévore les blés, El vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance! Quoi, d'un côté la Fiance, et de l'autre la France! Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès. Chaque coup de canon de Français à Français Jette, — car l'attentat à sa source remonte, — Devant lui le trépas, den-icre lui la honte!
Lorsqu'il vit que les hommes qui dominaient la Commune la précipitaient, sous prétexte de représailles, dans la tyrannie et dans le crime, il s'indigna, et, dans des vers d'une incomparable puissance, il déclara qu'on ne pouvait faire un pas en dehors du juste et de l'honnête.
Et lorsque la guerre civile, odieusement déchaînée, produisit des ruines, la Commi.'.ie déboulonnant la Colonne, les boulets de Versailles frappant l'Arc de Triomphe, le poëte essaya d'arrêter les destructeurs et publia les Deux Trop liées :
La France n'est donc pas encore assez tuée?
Si la Prusse, à l'orgueil sauvage habituée,
Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon,
Si la Prusse, tenant Paris sous son talon.
Nous eut crié : — Je veux que vos gloires s'enfuient.
Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient,
Ce pi'aslre d'airain, cet arc de [lierre; il faut
M'en délivrer; ici, dressez un échafaud.
Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre :
Vous démoUrez l'un, vous mitraillerez l'autre.
Je l'ordonne. — G fureur! comme on eût dit souffronst
Luttons! c'est trop! ceci pas>e tous les affronts!
Plulôt mourir cent fois! nos morts seront nos félosi
Comme on eût dit : Jamais! Jamais!
— Et vous le faites!
Victor Hugo n'hésita pas à blâmer la Connnune de la manière la plus énergique, écrivant au linppel que la ville de la science ne pouvait être menée par