CHAPITRE XXXI
l'ignorance, que la ville de la clarté ne pouvait pas être conduite par la cécité. En effet, de l'ignorance naît l'inconscience; tel acte commence par être imbécile et finit par être féroce. Ainsi fut le monstrueux décret des otages, œuvre abominable de quelques insensés.
Le poëte qualifia cela de politique de caverne. Mais quand l'insurrection fut vaincue, après les sanglantes journées de mai 1871, Victor Hugo, toujours à Bruxelles, protesta contre la déclaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris, contre une décision qui interdisait le sol de la Belgique aux fugitifs. Après avoir protesté contre les actes de ces hommes et contre leurs violences, il se crut en droit, au nom de sa conscience, de leur offrir asile chez lui à Bruxelles, place des Barricades, n° A.
Il se montra fidèle à ses principes. N'est-ce pas lui qui a écrit :
Si je vo's les cachots sinistres, les verrous, Les chaînes, menacer mon ennemi, je l'aime, lit je donne un asile h mon prescripteur môme; Ce qui fait qu'il est bon d'avoir été proscrit. Je sauverais Juda's si j'étais Jésus-Christ.
Il prêchait de la sorte le pardon pour tous les hommes, pour les Français égarés un moment par une fausse appréciation de la situation politique, pour ces vaillants ouvriers de Paris croyant, non sans raison, le sort de la République menacé et n'accordant pas à M. Thiers, maître des destinées de cette République, une confiance illimitée ; il n'ignorait point que, à l'occasion de ce mouvement approuvé en principe par la population parisienne tout entière, des misérables, n'appartenant à aucun parti ou du moins n'appartenant pas au parti républicain, avaient commis des crimes sans nom. Mais il voulait qu'on pût donner asile à ceux qui s'étaient battus pour la Commune, et c'était son droit à lui qui avait dit : « Si quelquefois Napoléon 111 me demandait asile, je le lui accorderais et pas un cheveu ne tomberait de sa tête. »
A son cri de pitié on répondit par des cris do haine. Deux faits prouvent la rage de ses ennemis, l'un comique, l'autre tragique. Commençons par le fait comique. Le 22 juin 1881, M. Xavier de Montépin, fabricant de feuilletons aussi malsains que mal écrits, adressa au président de la Société des auteurs dramatiques la lettre suivante :
« Monsieur le présidoiil,
« J'ai l'honneur de soumcUre à votre hante approbation et à celle de nos collègues uno proposition fini me semble toucher aux intérêts les plus chers de notre dignilc
« Je demande que MM. Félix Pyat, Victor Hugo, Henri Rochefort, Vacquerie, Paul Meurice, ceux enfin d'entre nous qui, soit par leurs actes, soit par leurs écrits, ont pactisé avec les doctrines de la Commune de Paris, soient déchus de l'honneur d'appartenir à la fraternelle Société des auteurs dramatiques.
« En effaçant leurs noms de nos listes, nous affu-iuerons notre indignation
légitime entre de tels hommes et nod^, nous creuserons un abîme. C'est
assurément notre droit et c'est, je crois, notre devoir.
« Forcé de quitter Paris, je vous prie de vouloir bien donner connaissance de cette lettre à nos collègues, ils comprendront le sentiment qui m'anime et j'espère qu'ils ne refuseront point de s'y associer.
« Agréez, etc.. »
M. de Montcpin voulant creuser un abîme entre Victor Hugo et lui, cela est un incident que l'histoire a le devoir d'enregistrer.
La Société des auteurs dramatiques répondit comme il convenait à la proposition qui lui était faite de rayer de ses cadres l'auteur à'Hernani, de liuy Blas, de Marion De Lorme et du Roi s>'amme. Elle ne répondit point.
Racontons maintenant le fait tragique.