CHAPITRE XXXII
SoMMAiRi! : Opinion de Victor Hugo sur la Commune. — Les vaincus de Bruxelles. — Incident belge (2ô niui 1871). — L'attentat nocturne. — Une bande d'assassins. — La petite Jeanne et le petit Georges. — Le poëte est chassé de Belgique. — Protestations de la presse et des représeiitants de la Chambre. — Résultat de la mesure d'expulsion. — Voyage à Vianden et dans le Luxembourg. — Une visite à Thionville. — Souvenir du général Hugo. — Georges refuse sa main à un général prussien. — Retour en France.
L'événement tragique eut pour cause les faits suivants.
De Bruxelles, jugeant les événements qui s'accomplissaient à Paris, Victor Hugo écrivit le 28 avril à ses amis Paul Meurice et Auguste Vacquerie une longue lettre dans laquelle il exprima toute sa pensée sur la crise que l'on traversait.
Il ne contestait pas à Paris le droit incontestable de se déclarer Commune, mais il estimait qu'à côté du droit se trouve l'opportunité ; et il n'hésitait pas à dire : Faire éclater un conflit à pareille heure! la guerre civile après la guerre étrangère! ne pas même attendre que les ennemis soient partis! amuser la nation victorieuse du suicide de la nation vaincue ! donner à la Prusse, à cet empire, à cet empereur, ce spectacle, un cirque de bètes s'entre-dévorant, et que ce cirque soit la France ! En dehors de toute appréciation politique, et avant d'examiner qui a tort et qui a raison, c'est là le crime du 18 mar.-;.
Et après avoir sévèrement qualilié le mouvement insurrectionnel produit d'un malentendu, fruit de l'ignorance, il songeait que la terreur blanche pouvait répliquer à la terreur rouge. Lui, homme de révolution, lui qui était même cet hom ne-là sans le savoir, dès son adolescence, du temps où, subissant à la fois son éducation qui le retenait dans le passé et son instinct qui le pou.ssait vei-s l'avenir, il était royaliste en politique et révolutionnaire en littérature, il acceptait les grandes nécessités, à la condition qu'elles fussent la confiriuation des principes et non leur ébranlement.
Nul, croyons-nous, ne pouvait parler avec plus de modération et de sagesse. Cependant les événements se précipitaient ; après les fatales journées de mai,
CIIAKLES Ill'GO.
quelques-uns des vaincus, franchissant la frontière, vinrent demander asile à la Dulgique.
Le ministre des affaires étrangères, interpellé à ce sujet dans la Chambre , des représentants belges, n'hésita pas à affirmer qu'il userait de tous les pouvoirs dont il était armé pour empêcher l'invasion sur le sol de la Belgique de ces gens de la Commune qui méritaient à peine le nom d'hommes et qui devaient être mis au banc de toutes les nations civilisées.
A cette déclaration du gouvernement, Victor Hugo répondit par une lettre publiée le 27 mai 1871 dans Y Indépendance belge.
Il soutint, qu'en dépit de tout, les vaincus de la Commune étaient des hommes politiques contre les actes desquels il avait énergiquement protesté et il protestait encore. Tout en acceptant le principe de la Commune, il ne pouvait qu'être indigné en présence de la loi des otages, des représailles, des arrestations arbiiraires, de la violation des libertés, de la suppression des journaux, des spoliations, des confiscaiions, des démolitions, de la destruction de la Colonne, des attaques au droit, des attaques au peuple.
Il ne voulait cependant pas qu'on condamnât même des hommes coupables de ces actes sauvages avant de les avoir jugés. 11 affirma donc que si la ' loi permettait le refus d'asile à la Belgique, le droit lui défendait ce refus et que pour lui l'asile était un vieux droit qu'au m'^yen âge l'église accordait aux parricides. Il offrait chez lui cet asile aux vaincus, place des Barricades, n» h. à Bruxelles.
Se sentant le frère de tous les hommes et l'hôte de tous les peuples, il ente dait avoir le droit d'ouvrir sa porte même à un ennemi personnel et il suppliait le gouvernement b^'lge de ne point oublier que la gloire de la Belgique était d'être un lieu d'asile. L'Angleterre ne livrant pas les réfugiés de la Commune, la Belgique ne pouvait volontairement se placer au-dcssous de r.\ngleterre.
Le soir de la publication de cette lettre, dans la nuit du 27 au 28 mai, le poëte faillit être victime d'un attentat nocturne dont son fils François- Victor a raconté les détails.
Vers minuit un quart, après avoir écrit et travaillé suivant sa coutume, Victor Hugo venait de se coucher dans la chambre qu'il o:cupait au premier étage sur le devant de la maison située place des Barricades.
Un coup de sonnette se fit entendre. Le poëte se leva, ouvrit la fenêtre et demanda qui était, là. On lui répondit Dombrowski. Il s'apprêtait à descendre pour offrir, comme il l'avait promis, l'hospitalité à quiconque frapperait à sa porte, lorsqu'une grosse pierre vint frapper la muraille à côté de la fenêtre. Victor Hugo se pencha au dehors, aperçut une troupe d'hommes rangés sur la place et, comprenant ce qui se passait, éleva la voix et cria à ces hommes : — Vous êtes des misérables !
Au moment où il refermait la fenêtre, un morceau de pavé creva la vitre à