‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 17 sur 198 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

des coups de bêche, côte à côte avec le jardinier; il nous conseillait, il ajoutait ses leçons aux leçons du prêtre; il avait une façon de me prendre dans ses bras qui me faisait rire et qui me faisait peur ; il m' élevait en l'air et me laissait presque retomber jusqu'à terre.

" ...Son nom historique, je l'ignorais. Ma mère lui disait général, je l'appelais mon parrain.

« Il liabitait toujours la masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui l'hiver entraient par les croisées sans vitres; il continuait dans cette chapelle son bivouac. Il avait derrière l'autel un lit de camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait expliquer.

« — Enfant, me disait-il, parlant de la République romaine, enfant, avant tout la liberté ! »

Telle est, esquissée par le poëte lui-même, cette grande figure qui n'a jamais disparu de son horizon et qui, en s'éloignant, n'a cessé de lui apparaître d'autant plus haute qu'elle était plus lointaine.

Grâce à ce précepteur, il échappa au niveau universitaire et suivit une libre méthode. A la suite d'une machination odieuse, Lahorie fut découvert, arrêté aux Feuillantines en ISll, et jeté dans un cachot d'où il ne sortit que pour mourir.

Lorsque, après un voyage en Espagne que nous relaterons. M"" Hugo revint aux Feuillantines avec ses deux plus jeunes fils, un soir d'octobre 1812, comme Victor passait, donnant la main à sa mère, devant l'église Saint-Jacquesdu-Haut-Pas, une grande affiche blanche était placardée sur une des colonnes du portail. « Les passants regardaient obliquement celte affiche, semblaient en avoir un peu peur, et après l'avoir entrevue doublaient le pas. »

La mère s'arrêta et dit à l'enfant : Lis. Il lut ceci :

« — Empire français. — Par sentence du premier conseil de guerre, ont été fusillés en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire et l'empereur, les trois ex-généraux Malet, Guidai et Lahorie. «

Ce fut de la sorte que Victor Kugo app^'it pour la première fois le nom de sou parrain.

On comprend quelle impression profonde, amère, ineffaçable, cette exécution dut produire dans l'âme ardente de l'enfant.

Lahorie expiait encore son honnêteté dans un cachot de la Force lorsque ses élèves reçurent la visite de leur oncle, le général Louis Hugo, lequel venait de la part de son frère prier la famille de se mettre en route pour l'Espagne où le gouvernement du roi français semblait s'affermir.

JI'"" Hugo dit à ses enfants : « Il faut que vous sachiez l'espagnol dans trois mois. » Ceux-ci le parlaient après six semaines.

Ils quittèrent Paris le lendemain du jour où l'on fêtait la nais.sance du roi de Rome par des illuminations.

Ce fut la dernière vision de l'enfant avant son départ pour Madrid.

Page 1