CHAPITRE XXXII
mercia d'une voix tremblante. Il était depuis quelque temps plus accoutumé aux cris de colère qu'aux chants du cœur et la sympathie faisait ce que n'avait pu faire la force : elle lui causait une émotion profonde.
C'était la cinquième fois qu'il venait dans ce pays. Il rappela que les autres années il y était attiré par sa propre rêverie, par la pente qu'il a en lui vers l3s beaux lieux qui sont des lieux sauvages. 11 se trouvait chassé là maintenant par un coup de vent ; mais l'accueil qui l'attendait était de nature à le consoler.
La Lyre oiirn'àre, qui d'elle-même était venue donner une aubade à Victor Hugo banni de Belgique, se souvint des recommandations et des prédictions de son ministre de paix. Quelques jours plus tard elle refusa de chanter dans l'église, malgré la présence de l'évêque de Vianden, venu pour donner la confirmation.
De Vianden, le poëte, avant de revenir à Paris, se rendit à Londres où il passa quelque temps.
Il avait fait auparavant une pieuse excursion dans l'est de la France sur le thécàtre principal de la guerre. Il avait voulu, emmenant avec lui ses pelilsenfants, voir les villes bombardées par les obus prussiens ; il se rendit à Thionviilc, dont les sièges offrent des rapprochements curieux.
Au siège de 1792, Chateaubriand, qui devait appeler Victor Hugo « un cnfiint sublime », était blessé devant la place, au milieu des émigrés. Paul- Louis Courier se trouvait parmi les défenseurs.
En 1814, Gœthe se battait dans l'armée prussienne et hessoise qui assiégeait la ville défendue, on le sait, par le père de Victor Hugo, par le héros d'Avila, qui fit au baron de Hainaut, le sommant de se rendre, une si fière réponse.
Le poëte demanda à voir la maison où habitait son père pendant le siège héroïque. Les gens de l'hôtel ne purent le renseigner; mais on lui conseilla d'aller voir le maire, qui était très vieux et avait dû connaître le général.
Il se fit conduire par un gamin à la mairie, ou plutôt à ce qui servait de mairie. La ville ayant été presque entièrement démolie par les boulets, les conseillers municipaux se réunissaient pour délibérer dans une sorte de grange dont le toit était en partie enlevé et dont les murailles étaient défoncées.
C'est là que se présenta le poëte. A peine eut-il prononcé le nom de Hugo que le maire se leva, s'écriant avec des larmes : « Qui jiarle du général Hugo? S'il eût été à Thionville les Prussiens n'y seraient pas entrés ! »
Les conseillers municipaux s'étaient levés. Soudain l'un d'eux, apercevant Victor Hugo qui jamais n'était venu à Thionville et qu'il ne connaissait pas, dit, tout pâle : « Messieurs, voici son fils ! » Une émotion terrible serra le cœur de ces hommes. Hélas ! le portrait du soldat glorieux n'avait pas même été épargné [var les obus; un morceau du cadre était seul resté accroché à un pan de muraille noirci par les llamnios ; c'était tout ce qui restait de l'honneur
évanoui. Près de ce cadre vide se promenait, l'arme au l)ras, une sentinelle prussienne.
Le poëte dessina les ruines de l'hôtel de ville et les principaux aspects de la cité désolée. Un jour qu'il se promenait dans un faubourg, une vieille femme l'aborda en tremblant. Elle venait d'entendre prononcer son nom, et c'est d'une voix brisée qu'elle lui demanda : « Étes-vous ce beau jeune homme avec qui j'ouvrais toujours le bal autrefois? »
— Avoue, avoue donc! dit tout bas Charles à son père, nous hériterons peut-être.
Le poëte détrompa la pauvre femme. C'était son frère Abel qui avait laissé à Thionville un si long et si tendre souvenir.
Pendant cette promenade, il se passait dans la cour de l'hôtel où était descendu Victor Hugo un fait intéressant.
Le petit Georges était resté avec sa bonne. Il jouait. Près de lui vint à passer un général prussien qui, voyant sa bonne mine et sa gentillesse, s'approcha et lui dit d'un ton très doux et fort engageant :
« Voulez-vous me donner la main, mon petit ami? »
Georges se redressa, le toisa du regard, mit ses mains^ derrière son dos et répondit résolument : « Non! »
— A qui donc est cet enfant? demanda le général prussien à la bonne.
— Il est le petit-fils de M. Victor Hugo.
— Ah! riposta le général en s'éloignant pensif; je comprends. Vous avez raison, mon petit ami.
Oui, Georges, vous aviez raison. Quand plus tard, devenu digne du grand nom que vous portez, vous vous rappellerez ce fait et le méditerez, il vous attendrira; il contient votre histoire et celle de vos ancêtres.
Victor Hugo, de retour à Paris à la fin de l'année 1S71, ne retourna pas chez Paul Meurice, où il était resté depuis le 5 septembre 1870 jusqu'au 2 février 1871. Ces dates ont été gravées par lui-même sur un cadre entourant un de ses plus beaux dessins. Ce large cadre, en bois doré, est sculpté et peint par le poëte ; de belles fleurs aux riches couleurs l'ornent et l'enrichissent. Il porte cette inscription gravée dans le bois : A Paul Meurice, Victor Hugo. C'est le remerciement de l'hospitalité qu'il a reçue.
Il s'installa dans un très bel appartement, rue de La Rochefoucauld, 66. Il était en deuil; il reçut très peu dans cet appartement, qu'il n'habita du reste que pendant quinze mois, et qu'il quitta pour s'installer, 21, rue de Clichy. Nous décrirons le salon de la rue de Clichy.
Le salon de la rue de La Rochefoucauld était à peine meublé. On y remarquait une magnifique esquisse en marbre représentant la France à terre et blessée, avec cette épigraphe tirée de ^apùléon le Petit :
« Si elle dort, silence et chapeau bas; si elle est morte, cà genoux! »
A côté, sur la même table, un grand théâtre de marionnettes, un théâtre