CHAPITRE XXXIII
politique. M. Thiers dut donner sa démission, et l'on put craindre un moment que les partis monarchiques allaient une fois encore vaincre la République, c'est-à-dire le progrès. Leurs divisions seules firent avorter leurs projets de restauration d'un trône.
En même temps qu'il plaidait la cause de la liberté et de la vérité, Victor Hugo intercédait avec tout son cœur en faveur de ceux que les conseils de guerre déportaient ou condamnaient à mort. Il demanda la vie pour tous, pour Maroteau, pour Rossel, pour Ferré, pour Lullier, pour Crémieux, affirmant que les exécutions politiques prolongent souterrainement la guerre civile et que sept ou huit tombes n'avaient jamais été une ressource pour un peuple en péril.
11 répéta sans cesse les mots de pitié, de pardon, de fraternité, mais il sonna vainement (( le tocsin de la clémence » ; on fit des répliques sanglantes au meurtre des otages.
Au mois de décembre, les membres d'un comité électoral lui proposèrent, en vue d'élections complémentaires prochaines, d'accepter le mandat impératif. .
Il ne pouvait subir ce mandat, parce que la conscience, selon lui, ne reçoit pas d'ordres; mais il s'efforça de transformer le mandat impératif en mandat contractuel, pour réaliser plus stirement le progrès électoral par le contrat librement débattu et consenti entre le mandant et le mandataire, entre l'électeur et l'élu.
Le comité accepta cette transformation; mais, à l'élection du 7 janvier 1872, Victor Hugo échoua avec 95,000 voix contre M. Vautrain qui en obtint 122,435. Cet échec fut le résultat du programme politique du candidat : le mot amnistie y était écrit en tête, et « il y a des époques où la société a peur et demande des secours aux impitoyables » .
Cet échec ne l'empêcha point de continuer à élever la voix au nom de tous ceux qui souffrant, de plaider avec toute son âme les questions sociales, d'encourager par des lettres, par des discours, le peuple à chérir la liberté.
S'il resta en dehors des assemblées politiques jusqu'en 1876, ce n'est point qu'il n'ait été à diverses reprises sollicité d'y rentrer.
En 1873, les électeurs lyonnais lui offrirent la candidature dans le sixième arrondissement ; il refusa, afin de ne point compromettre la cause de l'amnistie et crut devoir mieux servir la République en effarant momentanément sa personnalité.
L'illustre écrivain donna d'autres preuves de son patriotisme. Il publia, le 10 septembre 1873, un poëme intitidé la Libération du territoire qui fut vendu au profit des Alsaciens-Lorrains.
C'était l'année où l'on donnait à Paris des fêtes superbes à ce monstrueux souverain d'Asie, qui, après la prise d'une ville, se fit apporter sur des platîaux trente liercs pesant d'ijeu.r, airachés aux principaux habitants, l'année où l'on passait en l'cvue nos soldats en l'honneur du shah de Perse.
Le poëte protesta en ces termes :
Je veux qu'on soit modeste et hautain ; quant à moi, Je déclare qu'après tant d'opprobre et d'efTroi, Lorsqu'à peine nos murs chancelants se soutiennent, Sans me préoccuper si des rois vont et viennent, S'ils arrivent du Caire ou bien de Téhéran, Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran. Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent Dans une ombre hideuse où des nations meurent, Si c'est au diable ou bien à Dieu qu'ils sont dévots. S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux, Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire. Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire Que des guidons qu'agite un lugubre frisson Et des clairons sortis à peine de prison. Tant que je n'aurais pas, rugissant de colère, Lavé dans un immense Ausierlitz populaire Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux frémissants, Je ne montrerais point notre armée aux passants!
Le poëte venait de donner au gouvernement du maréchal de Mac-^Iahon cette fière leçon lorsqu'un nouveau et épouvantable malheur le frappa. Son dernier fils, François Hugo, succomba le 26 décembre 1873 à une maladie qui depuis seize mois le retenait au lit en proie à d'effroyables souffrances. On peut dire que c'était trop de douleur. Eh bien, il se trouva des hommes, des misérables dont il est inutile de rappeler les noms, qui insultèrent au deuil du père et s'en réjouirent publiquement. Honte éternelle à ceux-là!
Auguste Vacquerie écrivit dans le Rappel un admirable éloge funèbre. I) dit qui était François-Victor Hugo, un écrivain d'une gravité presque sévère, un historien plus encore qu'un journaliste, une âme charmante, un être affectueux et bon.
— Les dix-huit années de sa jeunesse, les meilleures de sa vie, il les avait passées hors de France, loin de ses habitudes et de ses goûts, dans un pays froid aux étrangers, plus Iroid aux vaincus. Il lui avait fallu pour cela un grand courage, car il adorait Paris; mais il s'était dit lui aussi qu'il ne reviendrait pas tant que l'Empire durerait.
11 employa généreusement ces dures années à son admii-able traduction de Shakespeare, et rien n'était plus touchant que de le voir à cette œuvi-e, où l'Angleterre était mêlée à la France, et qui était en même temps le payement de l'hospitalité et le don de l'expatrié à la patrie.
Paris était menacé, il était venu avec son père prendi'e sa part du péril, de la faim, du froid, du bombardement. 11 était engagé dans l'artillerie de la garde nationale et avait eu la douleur commune des désastres et la douleur personnelle de la mort de son frère. —
Le jour des obsèques, longtemps avant l'heure fixée, la foule était telle qu'on avait peine à se frayer un passage jusqu'à la maison mortuaire.