CHAPITRE XXXllI
Un peu après midi on descendit le corps. Le père, placé au bas de l'escalier, regardait le cercueil de son dernier fils. M'"* Charles Hugo était présente elle aussi. Deux ans auparavant elle enterrait son mari ; ses soins assidus, son dévouement sublinis n'avaient pu sauver son beau-frère. Elle était si faible qu'il fallut pour ainsi dire la porter jusqu'au cimetière où elle voulut suivre l'être cher qui lui était ravi.
Derrière le corbillard marchait l'illustre vieillard, accablé, pleurant, mais supportant l'effroyable épreuve avec virilité et dressant encore, malgré les coups du sort, sa tète blanche vers le ciel.
A ses côtés se trouvaient Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul Foucher et son fils, le comte Léopold Hugo, puis le docteur Allix et Armand Gouzien, qui avaient fraternellement soigné leur ami jusqu'à la dernière heure. Ensuite, un cortège innombrable, composé des hommes illustres de la France, et le peuple de Paris.
Le tombeau de famille n'avait plus de place. On déposa le corps dans un caveau provisoire, et au milieu d'un religieux silence, Louis Blanc prononça de nobles et touchantes paroles.
Il dit combien François Victor Hugo était animé de l'amour de la justice. Il rappela l'effrayant labeur de cet homme de lettres qui, fils de notre Shakespeare à nous, a su transporter dans notre langue, sans offenser la pruderie de notre goût, tout ce que le style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'étrange dans sa sublimité ; comment il a découvert et dévoilé les procédés de ce mer\'eilleux esprit, et pris la mesure de ce génie universel.
Louis Blanc, trouvant dans sa tendresse, dans son grand cœur, des consolations pour une semblable douleur, termina sa harangue par ces mots :
« Il reste, pour l'aider à porter jusqu'à la fin le poids des jours, au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, la conviction qu'il a si bien formulée dans ces beaux vers :
C'est un prolongement sublime que la tombe. On y monte, élonné d'avoir cru qu'on y tombe
« Victor Hugo n'admet pas l'idée redoutable des séparations absolues, définitives. Il croit à Dieu éternel, il croit à l'âme immortelle. C'est là ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre pour son autre famille, celle à qui appartient la vie des grands hommes : l'humanité. »
Victor Hugo embrassa l'orateur en pleurant, puis ses amis l'enlevèrent de la fosse, tandis que toutes les mains se tendaient vers la sienne et que la foule émue, dans laquelle on sentait battre le cœur de Paris, criait pour consoler le poëteen proie au désespoir : a Vive Victor Hugo! Vive la République ! »
Le père infortuné devait à son tour, deux ans plus tard, s'efforcer d'adoucir les regrets cuisants de l'illustre historien, du grand patriote Louis Blanc.
Il dit, lorsque mourut M"" Louis Blanc :
VICTOR HUGO ET SON Th.MPS.
« Ce que mon ami a fait pour moi, il y a deux ans, je le fais aujourd'hui pour lui. Je viens dire en son nom l'adieu suprême à un être aimé. L'ami, qui a encore la force de parler, supplée l'ami qui ne sait même plus s'il a la force de vivre. Ces douloureux serrements de main aux bords des tombes font partie de la destinée humaine. »
Destinée terrible souvent, qui fait que les plus grands cœurs sont ceux qui saignent le plus et qu'aux plus grandes âmes sont réservées les plus terribles épreuves. Malheur à ceux qui ne sont point alors soutenus par le sentiment du devoir à accomplir, de la mission à remplir, ou qui ne sont pas réconfortés par une croyance sincère !
Cette croyance, Victor Hugo la possède.
Sans doute, il n'a point la foi telle que l'entendent et la comprennent les ministres des religions quelconques ; mais sa religion, débarrassée de toutes les superstitions des cultes, est haute et pure. Il ne veut point d'intermédiaire entre l'âme et Dieu ; sa conscience n'a pas besoin de demander des conseils aux hommes. Il a flagellé les prêtres coupables et serviles, mais en les accusant de manquer de respect à l'être éternel ; il n'admet point les dogmes étroits, les inventions cléricales, les menaces de tortures éternelles ; mais, lorsqu'il prend à partie dans ses strophes indignées les moines fanatiques, les inquisiteurs féroces, les papes assassins, lesévèques ambitieux, les jésuites avides de domination, toute cette race hypocrite et lâche qui se sert d'un culte pour gouverner et de la superstition universelle pour jouir, qui abêtit l'espèce humaine afin d'en tirer profit, le poëte, les yeux en haut, n'a qu'un but : dégager Dieu de la tourbe, le montrer tel qu'il doit être, c'est-à-dire grand, juste et bon, le faire aimer, le faire apparaître dans sa véritable gloire. Pour lui la morale, le droit, le devoir sont au dessus de toutes les pratiques religieuses. 11 professe, comme Kant, une philosophie d'essence supérieure, basée sur des faits, sur des probabilités, sur de nobles espérances.
L'homme qui eut pour confesseur Lamennais, et qui, malgré son éducation catholique, s'efforça de pratiquer, est sorti, ainsi que Lamennais, du sein de ri'"glise apostolique et romaine; mais cet homnie-là n'en pratique pas moins La plus belle religion.
Il nous a dit à nous-niême :
« Oui, je suis resté longtemps catholique à cause de mon éducation ; mais c'est bien fini et pour toujours. Cependant je crois à l'immortalité de l'âme et je crois à Dieu que je remercie tous les jours des années de grâce qu'il m'accorde ; je le remercie surtout de me permettre d'employer ces années à travailler utilement. »
Telle est la foi que nous exposons sans la juger.
Qu'il nous suffise, revendiquant pour lui, pour nous, pour tous, l'entière liberté de conscience, de constater que ce génie spiritualiste, déiste, est le plus redoutable ennemi du cléricalisme. Telle fut, à quelque différence près, la