‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 166 sur 198 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

philosophie voltairienne. Voltaire n'a jamais été athée ; les prêtres attaques par lui ont seuls cherché à le faire passer pour tel.

Victor Hugo, de même que l'auteur de l'Essai sur les mœurs, a vu se déchaîner contre lui toutes les colères et toutes les haines du clergé : « Et pourtant, dit-il, je parle comme le clergé de l'âme et de Dieu, mais je déshabille la vérité des fables. Je supprime les farces, et je n'admettrai jamais une religion dont certains mystères ne peuvent être expliqués devant des femmes sans les faire rougir. »

Cependant il ne s'est pas montré systématiquement hostile à la reli;^ion catholique, car en 18i6 il salua l'avènement de Pie IX, croyant aux espérances libérales que donnait celui-ci et s' imaginant qu'il ceignait la tiare avec des idées d'émancipation et de fraternité. L'Encyclique l'a empêché de continuer à croire au libéralisme des papes et il ne vénère ni le Dieu des armées ni le Dieu dont Veuillot prétend être l'image et l'apôtre.

Depuis l'expulsion de Belgique jusqu'à l'entrée au Sénat, Victor Hugo ne cessa de produire des œuvres nouvelles, se multipliant, luttant pour le triomphe du juste. Il écrivit une admirable page à l'occasion du centenaire de Pétrarque, prit la parole aux obsèques de il""' Paul Meurice, d'Edgar Quiuet, du grand acteur Frédérick-Lemaitre, adressa un adieu ému à la tombe de George Sand, écrivit aux démocrates italiens, plaida la cause du condamné Simbozel, célébra l'exposition de Philadelphie. Les jours ne suffirent point à la tâche; les bonnes actions succédèrent aux bonnes actions.

Mêlé à toutes les choses de son temps, ayant bien réellement en lui l'âme de la pairie, il avait écrit au jour le jour, pendant le siège, les pages héroïques et sinistres de notre histoire.

11 ne songeait qu'à la France, pleurant les heures tristes de la défaite ; l'on trouve, dans son poétique récit de r Année terrible, ses plus belles, ses plus hautes inspirations.

H raconte, tandis que nos cœurs se serrent, l'effroyable catastrophe de Sedan, dans laquelle toutes les gloires de la France rendirent leur épée par la main d'un bandit. Il conte un à un les épisodes effroyables du siège ; il adresse à l'Allemagne coupable de la guerre fraticide d'énergiques objurgations et flétrit les vainqueurs qui se transforment en pillards ; il s'écrie, s' adressant au canon fondu avec le produit des lectures des Châtiments :

La luUe nous alleiid; viens, o mon fils étrange, Doublons-nous l'un par l'autre et faisons un échange, Et mets, ô noir vengeur, combattant ^ouve^ain, Ton bronze dans mon cœur, mon àme en ton airjin.

Et il dit à Jeanne :

Ahl nouvelle venue innocente, et riWant,

Vous avez pris pour naître une iioure singulière;

Vous files, Jeanne, avec les terreuis familière; Vous souriez devant tout un monde aux abois; Vous faites votre bruil d'aheille dans les boi-, 0 Jejnne, et vous mêlez votre charmant murmure Au grand Paris faisant sonner sa grande armure.

On sent que chaque morceau a été écrit dans la fièvre du moment, inspiré par l'espérance ou l'anxiété de l'heure présente. Et il ressent toutes les douleurs de la patrie ; il pleure nos défaites, il prédit la résurrection.

Après avoir toute sa vie voulu la paix universelle, la fraternité des peuples, annoncé les États-Unis d'Europe ; après avoir adapté les admirables strophes de Patria à un air de Beethoven, croyant voir dans cette collaboration d'outretombe « un symbole de cette sainte fraternité de la France et de l'Allemagne, que les rois ne parviennent pas à détruire », Victor Hugo, qui après Sedan espéra un moment la réconciliation, avait eu bientôt ce devoir impérieux : encourager la défense nationale, afin de sauver la France et Paris, c'est-à-dire la civilisation.

Mais quand la lutte terrible fut terminée, alors que beaucoup pensaient que tout était fini, il fut le premier qui s'écria : Courage, espérance ! Une foi plus profonde vivait en lui après la tempête. La grande nation ne pouvait s'évanouir dans un coup de canon. Les accents de Tyrtée avaient fait vibrer sa lyre ; il chanta de nouveau la paix, demandant à qui était la victoire définitive, annonçant aux Allemands qu'un jour viendrait oîi la France les conquerrait au progrès, à la révolution, qu'avant longtemps ils se débarrasseraient de leurs princes ivTes de carnage et qu'il? verraient luire enfin cette aube qui est la Justice et qui est la Liberté. Sans doute, c'était alors sa pensée, une dernière guerre semblait inévitable, mais elle lui apparaissait comme l'aurore de la fraternité universelle.

Des cris d'espoir se mêlent à ses sanglots ; il pleure ses morts et les morts de la patrie, mais sa confiance en l'avenir est inébranlable et superbe. Son âme, loin de s'abaisser, a grandi avec l'épreuve.

Se plaisant à montrer le contraste entre la prospérité du vaincu et les embarras du vainqueur, il ne cessa de prédire que la France, fidèle à son éternelle et grande mission, ne pouvait disparaître, ne pouvait être vaincue.

Voilà que déjà les événements lui ont donné raison. Les mauvais jours sont passés et son destin n'a cessé d'être semblable au destin de la France dont il est le poëte.

Après les deuils inoubliables, après les épreuves sans nombre, après les malheurs sans nom, il semble qu'une vie nouvelle recommence. La nation et le poëte ont été consolés, récompensés de leur labeur, de leur énergie. Le mémo souille les anime. Oui, l'avenir sera meilleur.

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