CHAPITRE XXXIV
nous sommes expliqué sur ce point, nous n'y reviendrons pas, et nous citerons seulement une anecdote relative à l'apparition de l'ouvrage, dont la première édition était en trois volumes.
Le jour même de la mise en vente, le rédacteur en chef du Petit Journal, M. Escoflier, qui depuis si longtemps signe du pseudonyme de Thomas Grimm des chroniques quotidiennes qui sont des chefs-d'œuvre de clarté, de bon sens et de concision, M. Escoffier tint à rendre compte le premier du livre nouveau qui, comme tous les livres de Victor Hugo, était un événement. On sait que le Petit Journiil, malgré son apparence modeste, est le plus grand journal de notre époque. Il a élevé le niveau moral du peuple, il a accoutumé un nombre considérable de lecteurs, trop peu soucieux auparavant de leurs devoirs et de leurs droits, à réfléchir sur ces droits et sur ces devoirs. Il a été le plus puissant véhicule de l'éducation populaire, et a fait pénétrer dans la masse une grande somme de connaissances utiles, de vérités indispensables. Les services rendus à la démocratie par cette feuille à un sou méritent qu'on lui rende hommage.
M. Escoffier, trouvant donc que le peuple devait être renseigné le premier sur une œuvre de Victor Hugo, fit un de ces tours de force auxquels il a habitué son public, mais qui ne sont possibles qu'à de rares talents.
Il reçut le premier voulume de Quatrevingt-treize à midi, le troisième à deux heures, et ne put avoir le second qu'à cinq heures du soir. Malgré cette interversion, une analyse complète, merveilleusement claire et admirablement faite, parut le lendemain matin dans le Petit Journal.
Mais là n'est pas la question.
M. Escoffier, n'ayant pas reçu le second tome, courut vers quatre heures chez M. Paul Meurice, avenue Frochot. Victor Hugo s'y trouvait.
Il demanda à voir le journaliste pour lui remettre lui-même le volume manquant.
Notre confrère entra au salon. Le maître le reçut avec son aiïabilité habituelle et causa avec cette familiarité éloquente qui est la marque de son hospitabilité, avec ce charme qui est une partie de son génie.
A ce moment, il dit au journaliste qu'il ne s'attendait point à voir, dont personne ne lui avait annoncé la venue :
« Je vous connais depuis longtemps, monsieur Escoffier. Vous avez dit jadis sur moi un mot qui m'a beaucoup frappé... Vous avez dit, parlant des Misérables : — Les Girondins ont été l'œuvre d'une époque ; les Misérables seront peut-être l'œuvre d'un siècle! »
Le lendemain, Thomas Grimm vérifia le jugement porté par lui, jugement qu'il avait publié. La citation était exacte, y compris le peut-être. On était en 187Û, et l'étude publiée par M. Escoffier sur les Misérables avait paru en 1863... dans un petit journal de Toulouse !
Ce seul trait suffit à prouver la prodigieuse mémoire du poïte, don merveilleux qui explique la puissance de son œuvre. Il n'est guère d'homme de
lettres qui n'ait été en quelque sorte stupéfié par la précision, par la certitude de cette mémoire. Vingt fois, pour notre part, nous avons été témoin de cette étonnante force de souvenir; vingt fois, dans des circonstances moins curieuses, mais cependant frappantes, nous avons vu le poëte accueillant un écrivain, un artiste qui se croyait inconnu de lui, par une citation, par un mot prouvant une universelle connaissance des hommes et des choses.
C'est là, croyons-nous, une indication intéressante pour quiconque voudrait tenter l'analyse ou la synthèse de l'écrivain de génie à qui le xix^ siècle doit en partie sa gloire.
A Qudirevingt-treize succédèrent d'autres ou\Tages non moins intéressants. En 1874 fut publiée l'émouvante brochure intitulée : Mes fils. On sait quel est cet hommage rendu par le poëte à ses enfants morts : une douloureuse apologie, un cri de souffrance et d'espoir. Puis, en 1875, parut une nouvelle édition de Napoléon le Petit, qui, on s'en souvient, avait été édité pour la première fois à Londres en 1852. Ensuite vinrent trois volumes intitulés : Actes et Paroles : Avant, pendant, et depuis l'exil.
« Cette trilogie n'est pas de moi, a dit Victor Hugo lui-même. Elle est de l'empereur Napoléon III. C'est lui qui a partagé ma vie de cette façon; que l'honneur lui en revienne! Il faut rendre à César ce qui est à Bonaparte. »
La trilogie est très bien faite, et l'on pourrait dire selon les règles de l'art.
Chacun de ces trois volumes contient un exil; dans le premier, il y a l'exil de France ; dans le deuxième l'exil de Jersey ; dans le troisième, l'exil de Belgique. Une rectification pourtant. L'exil, pour les deux derniers pays, est un mot impropre; le mot vrai est expulsion. Il n'y a d'exil que de la patrie.
L'auteur ajoute qu'on peut dans ces documents, dont les deux premières parties avaient été publiées on Belgique au profil des éditeurs de ce pays, qu'on y peut étudier jour par jour la marche d'un esprit avec la vérité, sans jamais un pas en arrière. C'est là que nous avons été puiser aux sources les éléments principaux de notre étude. Cette œuvre commence comme il fallait par un conseil de résistance et se termine par un conseil de clémence. Résistance aux tyrans, clémence aux vaincus, telle est la devise, telle est la leçon qui se dégage de ce recueil de discours, de cette énumération des actes accomplis par Victor Hugo. Sa vie tout entière est en quelque sorte contenue dans ce recueil.
Quelque temps auparavant avait été mise en vente la brochure intitulée : Pour un soldat, qui fut une double bonne action ; elle sauva la vie d'un malheureux coupable d'une faute expiable et se vendit au profit des caisses de secours des Alsaciens-Lorrains.
En 1877 vint la seconde série de la Légende des siècles, série digne de la première, suite d'épopées et d'idylles, sorte de défilé grandiose de tout ce qui, à travers les âges, a marqué dans l'humanité.
Le poëte parcourt de nouveau le cycle humain depuis la légende du paradis terrestre jusqu'à l'avenir qu'il prévoit et qu'il évoque. Il emprunte à l'âge hé-
lATiiA. [Légende des Siècles.) (Dessin de J.-P. Laubess.)
roïque et poétique de la Grèce, aux histoires de tous les temps, des thèmes et tableaux. Réaliste et visionnaire, il broie les couleurs, il assouplit les formes, il analyse les sensations. Son magique pinceau fait revivre les êtres disparus ; sa plume anime les phénomènes de la terre. 11 contemple, il décrit, il explore le monde, puis, s' élançant au delà, il fouille l'inconnu, il sonde l'infini, écoutant les voix indistinctes, éclairant les ombres.
Dans les temps modernes, il choisit les épisodes les plus émouvants ; après avoir chanté les dieux et les géants, les rois et les villes disparues, les livres et les merveilles du monde, les vers de terre et les âmes, les cycles et les idylles, tout le passé et tout l'avenir, il chante les petits, exprimant, dans cette adorable pièce iniitulée Petit Paul, toutes les tendresses et toutes les douleurs de l'enfance.
« Le complément de la Légende des siècles, a écrit Victor Hugo sur la première page de l'oeuvre, sera prochainement publié, à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre, »
Cette troisième partie n'a pas encore paru, mais elle est presque entièrement terminée.
A l'époque oii s'éditait cet ouvrage qui ajouta tant de gloire à une gloire qui semblait complète, Victor Hugo habitait, avons-nous dit, rue de Clichy, 21.
Le destin le ramenait dans la rue où s'étaient écoulées les premières années de son enfance, dans une demeure voisine de l'école où il apprit à lire.
Le poëte habitait au quatrième étage dans le même appartement que M'"^ Charles Hugo qui, après plusieurs années de veuvage, épousa en secondes noces M. Charles Lockroy, l'énergique député de la Seine, cœur vaillant, orateur, écrivain, artiste qui, chaque jour, donne, soit en politique, soit en littérature, la preuve de sa valeur.
Au troisième étage habitait la généreuse femme qui sauva la vie de Victor Hugo en 1831, M'"" Drouet. Elle mettait sa salle à manger et son salon à la disposition du poëte, et c'est chez elle que le poëte recevait ses amis. Le salon, aménagé par ses soins, était devenu le salon de Victor Hugo, c'est-à-dire une pièce historique.
Il était tendu de satin rouge avec des rayures jaunes semées au centre de la pièce; sur un piédestal, un chef-d'œuvre de l'art japonais, un éléphant de bronze portant une tour et levant sa trompe pour le combat. Au-dessus, un lustre de Venise aux couleurs variées. Une pendule de Boule sur la cheminée aux côtés de laquelle des appliques de Venise. A droite de la cheminée, un canapé de velours vert, siège ordinaire du maître de la maison; à droite, à gauche, au centre, des chaises de chêne, des canapés ou des sièges de velours vert ou rouge.
Là est venu pour ainsi dire quiconque touche à la littérature de notre temps. C'est là que nous eûmes l'honneur d'être reçu maintes fois de la façon la plus cordiale et la plus intime ; c'est là que nous connûmes réellement Victor Hugo.