CHAPITRE XXXIV
On sait quel est le labeur immense de cet homme. Il semble qu'à mesure que s'écoulent les années rapides, il ajoute une tâche à sa tâche, multipliant ses efforts et redoublant d'énergie afin de remplir sa mission qui est d'éclairer l'humanité et de répandre la vérité.
— Hélas! nous disait-il tristement un jour, les œuvres par moi rêvées sont cent fois plus nombreuses que celles que j'ai eu le temps d'écrire.
La main est trop lente pour tant d'œuvres de géant. Cependant jamais une minute perdue. 11 se lève presque toujours avec le soleil, et, debout, écrit jusqu'à midi, parfois jusqu'à deux heures.
Ensuite, il lui faut sortir, après un déjeuner frugal, pour aller au Sénat. Il expédie là, pendant les discussions oiseuses, sa correspondance, une correspondance d'homme d'État.
Pour se reposer, il va se promener à pied, ou bien, comme on l'a souvent raconté, monte sur l'impériale d'un omnibus, ce balcon roulant sur lequel il se trouve à côté du peuple qu'il aime. A huit heures, le dîner auquel sont invités chaque jour ceux à qui le poëte veut donner une marque d'estime, d'intérêt, d'affection ou d'encouragement. Jeanne et Georges, devenus les enfants de M. Lockroy, le vaillant député de Paris, à la suite du second mariage de M""" Charles Hugo, Jeanne et Georges sont presque toujours de la fête.
Une fois à table, Victor Hugo se métamorphose. L'orateur puissant, qui sait plaider avec tant d'éclat à la tribune française de si généreuses causes, le sénateur disparaît. Il devient le maître de maison le plus séduisant. Il rit, il plaisante, il raconte. Les hommes et les choses sont jugés, d'un mot, avec une étonnante justesse. Tantôt il s'égaye aux dépens d'une personnalité grotesque, tantôt il flétrit avec une honnêteté superbe ce qui est vil et ce qui est bas; tout cela entremêlé d'un compliment charmant à l'adresse d'une femme, d'une piquante réflexion, d'un jeu de mots au besoin. Mais dix heures sonnent. On rentre au salon, où l'attendent des députés, des artistes, des gens de lettres. La conversation recommence, conversation à laquelle chacun est invité à prendre part; tous prêtent aux paroles du maître une oreille attentive; tous se tieniîent dans une respectueuse attitude.
Doux, bienveillant, affable, d'une exquise simplicité de manières, d'une bonhomie fine; se souvenant de tout, ayant pour les plus petits et les plus indignes un mot aimable, un plus aimable sourire, sans jamais se lasser, sans efforts, sans ironie, il accueille d'ime cordiale manière jusqu'aux plus inconnus des soldats de l'armée littéraire.
Un soir, un écrivain humoristique bien connu, Léon Bienvenu, lui présenta un homme qui vient de mourir jeune encore, Hippolyte Briollet, dont la verve gauloise égaya longtemps les lecteurs du Tinlamarre. Notre ami Briollet, qui, comme Théophile Gautier, tremblai' en montant l'escalier de Victor Hu^o, fondit en larmes lorsque celui-ci lui tendit la main.
Touchant hommage, qui montre à quel point, aujourd'hui ainsi qu'en
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1830, s'impose même aux esprits les plus légers et les plus joyeux la vénération pour le maître.
De plus illustres personnages ont éprouvé la même énioiion. En 1877, Tempereur du Brésil, voyageant en France, vint rendre visite au poëte, et lui dit:
(i Rassurez-moi, monsieur Victor Hugo, je suis un peu timide. »
On sort de chez lui heureux, réconforté.
Nous ne savons pas de plus admirable spectacle que celui de ce vieillard alerte, souple, vigoureux, simple et élégamment vêtu, droit, les yeux pétillants et doux, la tète haute, le front éclairé. Sa chevelure blanche semble encore jeune ; elle est plantée en brousaille sur un front immense et sans rides ; la barbe également blanche (il ne l'a portée que quelques années après son arrivée à Guernesey, pour éviter les maux de gorge), la barbe courte suit les contours du visage. Il donne l'idée précise de la virilité, de la force; la face rappelle le lion et l'aigle. Aucun signe de sénilité ni de faiblesse ; la démarche est sûre, les gestes amples et fermes, la voix douce et grave.
11 cause, il plaisante avec tant d'aisance et de familiarité, il est, en un mot, à la fois si séduisant et si vénérable que l'on se surprend à avoir envie de l'embrasser comme on a envie d'embrasser son grand-père. Et, de fait, n'est-il pas le grand-père de l'humanité ?
Tel nous le connûmes ces années dernières, tel il est encore.
Bien souvent j'ai eu occasion de le voir et de l'entendre; il m'a fait l'honneur de m'inviter maintes fois à sa table, et il m'a été permis souvent aussi de l'entretenir seul à seul. Mais de ces conversations privilégiées, celle qui m'a le plus frappé et qui est le plus fidèlement restée dans ma mémoire, c'est la première, une conversation qui, rue de Glichy, dura plus d'une heure, et que je rapporte ici, parce qu'elle touche à une question palpitante, celle de la littérature actuelle. Le hasard mit sur le tapis les romans de nos jours et l'école naturaliste. Il réprouva sans pitié, mais sans colère, les œuvres de cette école.
— Pourquoi, me dit-il, pourquoi descendre et descendre volontaù-ement, est-ce pour dire la vérité? — Mais les idées élevées ne sont pas moins vraies, et pour moi, je les préfère.
Examinez ce simple exemple : Shakespeare, dans le Marchand de Venise, fait dire à Shylock parlant des juifs et des chrétiens :
« Ils vivent comme nous et nous mourrons comme eux ». Voilà la réalité dans son expression la plus simple; mais je puis l'idéaliser sans qu'elle cesse d'être réelle et sans qu'elle en soit moins vraie.
Je dirai :
Ils sentent comme nous, et nous pensons comme eux.
Ils souffrent comme nous, et nous aimons comme eux.
Imaginons, au contraire, la gamme descendante.
Nous dirons alors :
Ils dorment comme nous, et nous marchons comme eux.
GROnGES ET JEANNE, {L'Art d'être grand-père.)