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CHAPITRE XXXIV. i

Ils toussent comme nous, et nous crachons comme eux.

Ils mangent comme nous et nous buvons comme eux.

Continuez vous-même Vous n'achevez pas. Vous ne pouvez pas achever. Mais un autre viendra qui ne craindra pas de le faire, un plus hardi ira encore plus loin peut-être. Et ceci n'est que malpropre ; après la malpropreté il y a l'obscénité, et j'entrevois un abîme dont je ne puis sonder la profondeur.

11 en est de même dans les questions d'art. Courbet, qui avait un grand talent et qui ne manquait pas d'intelligence (il y a des artistes d'un esprit* borné), Courbet me disait un jour : J'ai fait un mur vrai, tout à fait vrai, je me suis donné autant de mal pour le faire qu'Homère a pris de peine pour décrire le bouclier d'Achille, et ma foi mon mur vaut bien son bouclier auquel il manque une foule de choses.

— Eh bien, lui dis-je, je préfère le bouclier d'Achille, d'abord parce qu'il est plus beau que votre mur et ensuite parce qu'il manque encore quelque chose à celui-ci. — Quoi donc? — Ce qu'on trouve souvent au pied des murs et ce qu'un autre, un jour, ne manquera pas d'y mettre pour être plus réaliste que vous.

Voilà pourquoi, continua Victor Hugo, je trouve les œuvres réalistes malsaines et mauvaises.

— Pardon, cher maître, interrompis-je, mais il me semble qu'une de ces œuvres au moins est écrite dans des intentions avouables. Je trouve même une utilité grande dans un tableau saisissant des dangers de l'alcoolisme, dans la peinture du châtiment terrible auquel s'exposent les ouvriers qui quittent l'atelier pour le cabaret, qui abandonnent le devoir pour la débauche.

— Il est vrai, dit le poëte, néanmoins le livre est mauvais. Il montre comme à plaisir les hideuses plaies de la misère et l'abjection à laquelle le pauvre se trouve réduit. Les classes ennemies du peuple se sont repues de ce tableau. Voilà comme ils sont tous, disent-elles, et c'est par elles que s'est fait le succès du livre.

— Cependant, maître, l'auteur du livre dont il s'agit nous montre d'abord un ménage honnête, heureux par l'ordre et l'épargne, et c'est comme un enseignement qu'il décrit ensuite la misère et l'abjection qu'amènent la paresse et l'ivrognerie.

— Peu importe. Il est de ces tableaux qu'on ne doit pas faire. Que l'on ne m'objecte pas que tout cela est vrai, que cela se [lassc ainsi. Je le sais, je suis descendu dans toutes ces misères, mais je ne veux pas qu'on les donne en spectacle. Vous n'en avez pas le droit, vous n'avez pas le droit de nudité sur le malheur.

Je sais ce que le peuple souffre ; à quels vices, à quels crimes entraînent les besoins surexcités, les appétits affamés, la promiscuité bestiale qu'impose la misère du logis. Mais ce n'est pas sa faute à lui, peuple, c'est la vôtre à vous dont le luxe est fait de cette misère, et je n'admets pas que vous veniez l'étaler à plaisir avec ses ulcères, ses dartres et ses lèpres que vous n'avez pas su guérir et que vous contribuez à envenimer.

i04 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

Dans le dernier demi-volume que je viens de faire paraître, je me suis passé la fantaisie de faire un pape. Ce pape, c'est l'évêque Myriel, on le devinera bien, quoique je ne l'aie pas dit, et je lui iais donner des conseils à ses prêtres! Je lui fais dire combien de misères et de souffrances coûte aux classe? pauvres le luxe des ecclésiastiques.

Ailleurs je n'ai pas craint de montrer les douleurs et la honte des Misirables. J'ai pris pour personnages un forçat, une fille publique, mais j'ai écrit ce livre avec la pensée constante de les relever de leur abjection. Je n'y ai pas failli un seul instant. J'ai pénétré dans ces misères pour les adoucir, pour les guérir. J'y ai pénétré en moraliste, en médecin, mais je ne veux pas qu'on s'y introduise en indifférent ou en curieux et nul n'en a le droit.

Je n'ai pas hésité non plus à pousser le souci de la vérité jusqu'à un mot que tout le monde sait et que personne n'écrit. Je l'ai fait parce que c'était là le misérable des mots et que ce titre lui donnait droit à iigurer dans mon livre consacré à toutes les misères ; mais j'ai choisi le moment où sa trivialité devenait sublime, quand le patriotisme en faisait la protestation désespérée de la chute de la grande armée. »

Passant ensuite à des questions politiques, avec la même aisance et la même chaleur, le maître flagellait durement les complaisances gouvernementales vis-à-vis de certaines créatures de l'Empire, les récents ministères de réaction, scandaleuses épaves somptueusement abritées dans l'exercice des plus hautes fonctions publiques.

Il poursuivait de ses invectives vengeresses les membres triomphants des ■commissions mixtes qui continuent à occuper dans la magistrature les postes les plus élevés et à inspirer ses décisions. 11 rappelait alors, avec une étonnante sûreté de mémoire, ce passage de Napoléon le Petit :

« L'auteur apprend qu'on se prépare à le poursuivre devant les tribunaux. « Dans le cas où cela serait vrai, il déclare que rien n'égalera son dédain pour « le jugement, si ce n'est son mépris pour les juges. »

Mais ces explosions d'indignation ne troublaient pas, n'ont jamais troublé la sérénité de sa pensée, car jamais, ainsi qu'il l'affirme dans l'admirable lettre qu'il a bien voulu nous écrire et qui est placée en tète de ce livre, jamais il n'a eu de colère que contre la mal.

De ses ennemis personnels il s'inquiète peu en général, et à moins de faits exceptionnels, il n'en tient nul compte. Que si cependant un nom détesté vient à être prononcé, il trouve des mots qui flagellent. C'est ainsi que le jour où nous eûmes le plaisir de l'entendre causer si longuement le nom de Mérimée s'échappa de nos lèvres.

— Cet homme, s'écria Victor Hugo, a laissé une infâme mémoire ; c'était un plat écrivain de talent qui traitait de déclamatoire ce que ne pouvait comprendre la sécheresse absolue de son cœur !

Pour Mérimée qui se montra ingrat et égoïste, pour Sainte-Beuve qui se

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