CHAPITRE XXXV
Lui-même a résumé sa mission :
J'ai dans le livre, avec le drame, en prose, en vers
Plaidé pour les petits et piur les misérables,
Suppliant les puissants et les inexoralles;
J'di réhabilité le bouffon, l'histrion,
Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
Le laquais, le forçat et la prostituée.
Le lire, c'est chercher à devenir meilleur, car nul mieux que lui n'a mis en pratique la maxime de Christ : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Il a pour les berceaux d'ineffables trésors de tendresse. Il sait que, si grande que soit la gloire d'un homme, l'innocence d'une tête blonde vaut mieux. Il écoute le gazouillement des babys avec des larmes dans les yeux.
Devenu grand-père, après avoir chanté les enfants de tous, il a choisi pour héros ses petits-enfants à lui, Georges et Jeanne, et a écrit l'Art d'être grandpère. Là éclate tout son amour.
On lui a reproché son titre ; on lui a dit qu'être grand-père cela n'était pas un art. Il en est convenu en souriant. On l'a grondé parce qu'il ne grondait pas assez et il a répondu : « Je le confesse, ce n'est affaire à moi d'être sévère. Ces roses naissantes ont des épines, dites-vous; à vous de les enlever; moi je respire les roses. » Sans doute il eût plus justement intitulé son œuvre : le Bonheur d'être grand-père; mais il a craint que le mot bonheur ne parût un défi; il se souvient que le destin l'a cruellement éprouvé dans ses enfants, il se rappelle les deuils de son foyer et il songe aux deuils des autres, mais il veut être doux pour Georges et pour Jeanne.
Ainsi que l'a remarqué M. Gaucher dans un bel article de la Revue politique et littéraire, la paternité simple a ses devoirs souvent pénibles; elle doit instruire, corriger, punir. Mais le grand-père peut pardonner; à lui le droit de jouir de la première ignorance et du premier savoir, le droit d'aimer et de gâter, de promettre la lune quand on la lui demande, et, selon une charmante expression de Louis Ulbach, de n'aller chez le bon Dieu que pour le chercher.
Le poëte grand-père donne seulement le conseil d'aimer, d'aimer trop, et son amour paraît rayonnant. Georges et Jeanne sont pour lui des dieux ; cependant dans son livre plein de choses exquises, d'attendrissants enfantillages, les douces leçons de charité, les enseignements se cachent sous les belles fleurs de la poésie. Mais il est désarmé par l'ingénuité, il l'avoue :
J'ai devant les Césars, les princes, les géants.
De la force debout sur lamas des néants,
Devant tous ceux que l'Iioinmo adore, excècre, encense.
Devant les Jujiitcrs de l,i louic-puissance.
Été quarante ans fier, indompté, triomphant;
Et me voilà vaincu par un petit enfant!
et il n'en rougit pas, et il chante la joie des choses, lœtitia rcrum.