CHAPITRE XXXV. i
11 va dans ses vers de Georges à Jeanne, et ses idylles paternelles forment une gerbe fleurie ; pour lui l'art est bonheur, il contemple à genoux les adorables ébats, et l'enseignement de la charité se mêle à ses gâteries :
En me voyant si peu redoutable aux enfants Et si rêveur devant les marmots triomphants, Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes; Un grand-(jère échappé passant toutes les bornes, C'est moi
Mais des petits qui n'ont pas fait de crime encore, Je vous demande un peu si le grand-père doit Être anarchique au point de leur montrer du doigt. Comme pouvant dans lombre avoir des aventures, L'auguste armoire où sont les pots de confilures! Oui, j'ai pour eux parfois, — ménagères, pleurez! — Consommé le viol de ces vases sacrés.
Je suis affreux. Pour eux je grimpe sur des chaisesl Si je vois dans un coin une assiette de fraises Réservée au dessert de nous autres, je dis : 0 chers petits oiseaux goulus du paradis. C'est à vous! Voyez-vous en bas sous la fenêtre Ces enfants pauvres, l'un vient à peine de naître Ils ont faira; faites-les monter et partagez.
Quelles histoires il leur a contées quand ils étaient tout petits! Entre autres la Bonne pure et le Roi méchant qui contient une moralité terrible; l'histoire du chien qui est transformé en ange à la suite de son dévouement pour une petite fille. Le conte de l'âne qui a deux oreilles plus longues que les oreilles des autres ânes, et dont l'une entend oui, tandis que l'autre entend 7ion; ce qui fait que l'âne infortuné hésite sans cesse entre le bien et le mal.
Sans cesse il instruit en les charmant Georges et Jeanne. II est gai toujours, de cette gaieté franche, communicative qui fait dire aux enfants qu'on s'amuse avec lui ; il ne se fâche jamais ; il leur fait
Des choses en cnrton, des dessins à la plume.
Personne mieux que lui ne sait au dessert faire tenir une fourchette on équilibre sur un bouchon placé sur une carafe, ou bien modeler avec de la mie de pain un petit cochon de lait reposant sur quatre allumettes; nul n'organise avec plus de soin les fêtes enfantines et ne sait mieux, à la Noël ou au jour dos Rois, ménager des surprises joyeuses, installer des chambres de poupées et des sénats de porrichinels.
Lorsqu'ils n'avaient encore que quelques années, Georges et Jcaime pénétraient dans le salon un pou avant l'heure du dîner, suivis du chat Gavroche et quelquefois du chien. C'étaient alors des parties sans fin. Ils sautaient sur les
ilO VICTOR HUGO ET SO'S TEMPS.
genoux de papapa, c'est ainsi qu'ils nomment le grand-père, ils lui tiraient les cheveux et la barbe et ils l'embrassaient, et le grand-père pleurait de joie.
— Tu vois, disait un jour celui-ci à Georges assis sur ses genoux, tandis que nous contemplions ému cette scène, tu vois, cela sert à quelque chose un grand -père, on s'assoit dessus.
Qui ne l'a pas vu sourire ne saurait comprendre toute la puissance, toute l'étendue de sa bonté. Certes, sa tendresse s'est révélée dans ses œuvres dédiées à l'enfance, mais il faut l'entendre parler, l'entendre dire à Jeanne de sa voix caressante :
— Donnez-moi vos ordres, mademoiselle, je les exécuterai. Ici, je ne suis pas le maître; j'obéis, c'est vous qui commandez. Que faut-il faire?
— Embrasse-moi, papapa.
Et la voilà dans les bras de l'aïeul attendri.
Pau\Te et charmante enfant ! Déjà le destin l'a frappée ; à peine elle souriait quand son père mourut, et dans une nuit sinistre les assassins de Bruxelles faillirent la tuer. Nous voulons pour elle de beaux jours.
.M'" Jeanne est maintenant une grande fillette de dix ans.
De longs cheveux et de grands yeux ; un sourire, un rayonnement. Avec Ja plus exquise tendresse sa mère lui apprend la vie. 51''"= Jeanne sait se tenir à table, et dans le grand salon, elle s'incline gracieusement en tendant la main, comme une femme du monde.
Elle n'est plus fière de grandir. Le temps est loin déjà où elle disait avec orgueil en rentrant de la promenade, et en se campant devant son papapa :
— Maintenant il y a des petites filles plus petites que moi.
Elle ne boude plus et n^ s'entend plus menacer par l'aïeul de l'achat d'une autre petite; à quoi elle répondait furieuse : n Je la perdras dans les bois.»
Elle a maintenant de longs entretiens sérieux avec le poëte, qui lui raconte de merveilleuses histoires, et elle ne reçoit plus, comme jadis, les bons et les mauvais points que celui-ci dessinait suivant l'occasion : un boa point c'était un cheval, une fleur, une couronne de laurier, un oiseau tenant une branche à son bec, le soleil entouré de rayons, un bateau à vapeur ; les mauvais points représentaient des choses terribles, des objets menacés par un paquet de verges et. dans les cas graves, un vase de nuit!
Ces enfantillages sont finis ; M'= Jeanne travaille toute seule.
Son frère Georges va devenir un jeune homme. Son grand-père a bien voulu me dire l'autre jour, non sans orgueil : u Georges a été le second en L;rec. Il m'a promis qu'il serait le premier; il tiendra sa parole. »
M. Georges a l'aspect plus grave que sa sœur. Pâle, de grands yeuv noirs, le front large. Il écoute avec attention ce qui se dit. C'est un observateur. 11 aime à garder souvenir de ses impressions.
L'an passé, comme il était allé en Italie faire un voyage, Victor Hugo reçut une grande enveloppe contenant un beau dessin de Georges qui avait été