CHAPITRE XXXV
pris du désir de croquer le Vésuve. Au bas du dessin cette légende qui ne permettait point qu'on se trompât : portrait du vésuve.
Il est très ressemblant, ajoutait-il dans sa lettre.
La haine qu'il a contre les Prussiens date de la guerre dernière. Au moment de l'attentat de Bruxelles il dit :
— Ça, c'est des Prussiens !
Quelque temps après il se conduisit, on sait comment, à Thionviile. 11 promet d'être un homme ; il sera digne du grand nom qu'il pnrte.
M. Rivet a recueilli plusieurs mots de M"'^ Jeanne ; nous lui en emprunterons quelques-uns.
Elle avait environ six ans, quand, un soir, on la vit venir à table avec un petit éventail japonais.
— Tu as un bel éventail, Jeanne, lui dit son grand-père.
— Oui, répondit-elle avec gravité ; c'est moi qui l'ai choisi. Maman m'a ouvert un crédit de six sous.
Le lendemain, comme une demande d'argent avait été repoussée par la mère. M"' Jeanne s'approcha de son ami Auguste Vacquerie, qui était en visite, et elle lui dit :
— J'ai des tas de choses à acheter; donne-moi vingt sous. Si tu trouves que c'est trop, donne-moi deux francs; mais comme c'est la fête do Georges, tu ne peux pas lui donner moins de dix sous.
Un soir elle aborda Victor Hugo avec toutes sortes de manières, le salua jusqu'à terre, et gravement prononça ces mots : — Bonsoir, cher maître !
Et il y a quatre ans, commo on tirait les Rois, .M"" Jeanne, impatientée d'entendre crier sans cesse le « roi boit, le roi boit », ce qui froissait ses opinions politiques. M"" Jeanne monta sur une chaise et cria : « Vive la République ! »
Le poëte, si épris des joies de la famille, définit ainsi le paradis : « Les enfants toujours petits, et les parents toujours jeunes. »
Jeune, il l'est réellement resté ; il adore les enfantillages, mais il ne punit jamais; même on l'a vu porter à Jeanne, prisonnière, un pot de coufilures, en cachette; il n'en souffre pas moins quand elle est méchante; et plus d'une fois, nous l'avons vu se priver de dessert, en signe de deuil, parce que iM"° Jeanne avait manqué à tous ses devoirs.
11 a les mêmes soins et les mômes attentions pour tous les enfants qu'on lui présente. Une miVe ne parle pas devant lui de son fils ou de sa fille sans qu'il dise :
— Vous me les ferez connaître, n'est-ce pas?
I^t on les amène joyeux. Charles Monselet, à propos, a conté une jolie historiette.
(I L'auteur de l'Art d'être {/r{iii(l-pi''re iiyait engagé un de nos confrères à li;i amener son jeune fils, gamin de huit à neuf ans.
— 11 dînera entre Jcaimc et Georges, avait dit Victor Hugo.
iil2 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.
Le cœur du père se gonfla de joie.
Pendant quelques jours il ne fut occupé qu'à faire la leçon à son fils.
— Tu vas paraître devant le plus grand poëte du siècle, lui répétait-il fréquemment ; comprends-tu bien l'immense honneur qui t'est réservé dans un âge aussi tendre? Tiens-toi respectueusement et observe un silence religieux.
Le petit bonhomme grava ces observations dans sa mémoire; aussi tremblait-il comme la feuille en s' asseyant, au jour dit, à la table de Victor Hugo. Vainement l'excellent maître essaya-t-il de le mettre à son aise en lui adressant plusieurs fois la parole avec sa bonhomie incomparable,
L'enfant, effaré, rouge jusqu'aux oreilles, se tenait raide et muet sur sa chaise.
Tout à coup Victor Hugo s' adressant au père :
— Ah çà, mon cher, votre fils est malade?
— Mais non, je vous assure, fit le père, surpris au possible.
Mais si... comment! il e.5t ici depuis une demi-heure et il n'a encore rien cfissâ. »
Ce mot achève de peindre Victor Hugo grand-père.
Mais à côté de l'amour sans bornes pour les petits, il y a dans le grandpère la haine des grands lorsqu'ils sont criminels, et c'est peu de mois après s'être fait l'écho du divin gazouillement des enfants que Victor Hugo livra aux méditations du peuple dont on menaçait la liberté Y Histoire d'un crime.
« Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent, je le publie », écrivit-il le 1" octobre 1877.
Il était urgent, en effet ; on était à la veille des élections de 1877, nécessitées par l'inqualifiable dissolution de la Chambre. Le IG mai accomplissait son œuvre; la réaction se dressait menaçante et entendait imposer au pays sa volonté. On était sous le coup d'une restauration; on pouvait craindre un attentat. Il importait de rappeler l'attentat de décembre 1852.
Nous avons dit précédemment, lorsque nous avons résumé les événements de cette époque, ce que c'est que X Histoire dun crime, à laquelle doit être ajouté un troisième volume, composé de pièces justificatives.
Témoin inflexible, historien implacable, Victor Hugo raconte l'usurpation 7-riminelle, et dit combien de cadavres ont jonché les pieds du César triomphant.
Leçon profitable, souvenir utile.
L'Histoire d'un crime eut un retentissement considérable et servit bien la cause de la République.
Cet unique génie, supérieur dans toutes les formes, est resté non seulement le plus grand, mais encore le plus hardi, toujours à l'avant-garde. C'est que s'il a soif de bonté et s'il a faim d'amour, il est avant tout passionné pour la justice.