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CHAPITRE XXXVI

Sommaire : Croyances philosophiques et religieuses de Victor Hugo. — Accusation d'athéisme. — Le Pape (1878). — L'Anti-pape de M. de Brignj-. — Un formidable «ércintement ». — La Pitié SKjJcf'mc (1878). — Reliaiotis et Religion (1880). — i'/liie (1880). — Une conférence de Louis Llbach. — Le poëte sénateur.

Nous avons indiqué déjà les croyances philosophiques de Victor Hugo. Nous y voulons revenir en quelques mots et grouper ce que l'on peut appeler son œuvre philosophique, c'est-à-dire les' récents ouvrages publiés à de courts intervalles, et intitulés le Pape, la Pitié suprême, Religions et Religion, l'Ane.

Dans ces livres, le poëte développe sa foi. On sait qu'il croit fermement à l'immortalité de l'âme.

— J'y crois aussi, a dit au poëte uu pliilosophe, mais c'est selon. Les misérables ne doivent pas tenir à leur immortalité.

— Ils y croient peut-être plus que vous, répondit Victor Hugo.

En effet, ajoute M""' de Girardin, qui a rapporté cette anecdote, tous les hommes sont frères par l'âine, et Victor Hugo, qui a passé sa vie à étudier l'âme humaine, prête une âme immortelle à Marion de Lorme, à Quasimode, àTribouIet ; il ne jette pas le mépris sur ces êtres misérables que la honte et le ridicule ont proscrits; il nous apprend à les plaindre comme des victimes, tandis que nous les traitons comme des parias ; il leur enseigne la dignité comme il nous enseigne la charité ; il les voit malheureux, il leur dit : » Vous êtes mon frère ! »

11 affirme sans cesse, en toute occasion, sa croyance en Dieu, di.sant : Croire à Dieu, c'est croire à tout, c'est croire à l'infini, c'est croire à son âme.

tn jour, devant l'élégant écrivain qui se nomme Arsène Houssaye et qui a rapporté cette affirmation que nous avons maintes fois entendue, un jour Victor Hugo a ainsi résumé les preuves de sa croyance. Elles sont simples et précises.

— Je sens en moi, a-t-il dit, toute une vie nouvelle, toute une vie fulure : je suis comme la forêt qu'on a plusieurs fois abattue : les jeunes pous.scs sont

iie VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

de plus en plus fortes et vivaces. Je monte, je monte, je monte vers l'infini. Tout est rayonnant sur mon front, la terre me donne sa sève généreuse, mais le ciel m'illumine du reflet des mondes entrevus. Vous dites que l'âme n'est que l'expression des forces corporelles : pourquoi alors mon âme est-elle plus lumineuse, quand les forces corporelles vont bientôt m' abandonner? L'hiver est sur ma tète, le printemps éternel est dans mon âme; j'y respire à cette heure leslilas, les violettes et les roses, comme à vmgt ans. Plus j'approche du but et plus j'écoute autour de moi les immortelles symphonies des mondes qui m'appellent. C'est merveilleux et c'est simple. C'est un conte de fées; mais c'est une histoire. Il y a tout un demi-siècle que j'écris ma pensée en prose et en vers, histoire, philosophie, drame, roman, légende, satire, ode, chanson, j'ai tout, tout tenté, mais je sens que je n'ai dit que la millième partie de ce qui est en moi. Quand je me coucherai dans la tombe, je pourrai dire comme tant d'autres : J'ai fini ma journée! Mais ne dirai pas : J'ai fini ma vie. Ma journée recommencera le lendemain matin. La tombe n'est pas une impasse, c'est une avenue : elle se ferme sur le crépuscule, elle se rouvre sur l'aurore. Si je ne perds pas une heure, c'est parce que j'aime ce monde comme une patrie, parce que la vérité me tourmente comme elle a tourmenté Voltaire, ce dieu humain. Mon œuvre n'est qu'un commencement, mon mouvement est à peine sorti de terre, je voudrais le voir monter, monter encore, monter toujours. La soif de l'infini prouve l'infini. —

Et comme on lui objectait que la nature avait seule enfanté sa puissance, la nature mère visible des forces occultes :

— Il n'y a pas de forces occultes, répéta-t-il, il n'y a'que des forces lumineuses. La force occulte c'était le chaos, la force lumineuse c'est Dieu. Ecoutez-moi; l'homme n'est qu'un infiniment petit exemplaire de Dieu, l'édition in-32 de l'in-folio gigantesque, mais c'est le même livre, gloire inouïe pour l'homme! Je suis l'homme, moi, une parcelle divine, une goutte de l'Océan, un grain de sable sur le rivage. Tout petit que je sois, je me sens Dieu, parce que moi aussi je débrouille le chaos qui est en moi. Je fais des livres — je veux dire des rêves — qui sont des mondes. Oh ! je parle sans orgueil, car je n'ai pas plus de vanité que la fourmi qui bâtit des Babylones, pas plus de vanité que le plus petit des oiseaux qui chante dans l'hymne national. Je ne suis rien. Ci-gît : Victor Hugo, un abîme, un écho qui passe, un nuage qui fuit, une vague qui mord la rive ; je ne suis rien, mais laissez-moi vivre toutes mes existences futures, laissez-moi continuer mon œuvre commencée, laissez-moi gravir de siècle en siècle tous les rochers, tous les périls, tous les amours, toutes les passions, toutes les angoisses. Qui vous dit qu'un jour, après mille et mille ascensions, je n'aurai pas comme tous les hommes de bonne volonté acquis une place de ministre au suprême conseil de cet adorable tyran qu'on appelle Dieu ? —

Il rêve qu'il habitera des mondes inconnus, des sphères éblouissantes

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