‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 178 sur 198 · CHAPITRE XXXVI. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI. U

Il y a peu d' tannées, sa belle-sœur, M"' Julie, toute confite en dévotion, était venue passer chez lui quelques jours. Elle lui faisait de temps à autre la lecture; mais il lui arrivait souvent de manifester un peu d'embarras, d'hésiter un moment, de balbutier ; le poëte alors l'interrompait pour lui faire remarquer que le passage qu'elle venait de lire n'était pas très clair.

La lectrice rougissait; poussée à bout, elle avouait avoir sauté quelques lignes que sa conscience lui défendait de prononcer à haute voix. Par exemple, pour rien au monde, par crainte d'être damnée, elle n'eût consenti à prononcer le nom de Voltaire.

— Je comprends vos scrupules, lui répondait Victor Hugo après avoir obtenu son aveu. Quand ce nom affreux se présentera , vous m'avertirez, et vous le passerez. Continuez , madame , je vous en prie.

Ce petit fait contient en lui la doctrine. C'est la tolérance qui a inspiré l'admirable poëme Religions et Religion, publié en 1880 avec cette remarque : « Ce livre a été commencé en 1870; il est terminé en 1880. L'an 1870 a donné à la papauté l'infaillibilité et à l'empire Sedan. Que fera l'an 1880? »

C'est vers l'avenir que vont sans cesse les pensées du poëte.

Guerre aux superstitions, respect à l'infini; ce que sont les religions, ce qu'est ou plutôt ce que doit être la religion , voilà le thème du poëme philosophique.

Non, plus de ce Dieu qui ne veut pas qu'on touche à ses arbres fruitiers : plus de ces légendes ridicules qui sont une atteinte à la raison humaine, qui s'opposent au progrès et à l'amélioration sociale. Une religion pure, dégagée des superstitieuses pratiques, uniquement basée sur la morale, ne définissant pas Dieu parce que la seule idée que puisse avoir de Dieu l'homme, être fini, c'est l'infini, et que le fini ne saurait concevoir l'infini ; une religion clémente, pleine de douceur et de fraternité , ayant souci des droits, des devoirs et des douleurs de ce monde, affirmant l'immortalité de l'âme, telle est la religion de Victor Hugo, la religion de l'avenir.

Le déisme, le spiritualisme du poëte ont été souvent battus en brèche, mais rien n'a pu entamer sa loi. Il n'appartient à aucune coterie, à aucune église ; mais sa pensée puissante console et fortifie.

Quoique souvent il ait recours à la satire, il est un constructeur et non un destructeur. A l'aide de l'ironie, il s'efforce de jeter bas les erreurs, mais il les remplace par des conceptions meilleures et substitue aux sottises dont le règne c^t passé et qui ne sauraient se perpétuer sans devenir mortelles pour la société humaine, un idéal supérieur, une philosophie raisonnable, belle, qui élève, (\m ennoblit les intelligences.

De même que pour juger les religions contradictoires et passagères, Victor Hugo s'est placé sur le terrain de la religion une, simple et éternelle, ainsi pour combattre la fausse science, il a fait appel au bon sens et fait briller la vraie lumière.

Zi20 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

Désireux de détruire le pédantismc et de le remplacer par le savoir, il a écrit l'Ane. Après l'ânesse de Balaam qui prophétisait, l'àne prend la parole pour conspuer les faux savants.

Cet âne, qui s'exprime en vers, s'appelle Patience : soufflé par le poëte, il entonne un réquisitoire hardi, formidable, prenant à partie les docteurs et les doctrines, donnant des coups de pied à la nécropole du savoir humain, démolissant avec des ruades les rayons des bibliothèques d'où tombent par milliers les volumes poudreux, les bouquins austères et illisibles, les livres piqués des vers, les textes vénérables, les in-folio légers aux pédants redoutables, tout ce qui, depuis des siècles, a étouffé l'intelligence leur aînée.

Cet âne sait parler et il en use pour dire terriblement son fait au mauvais roi de la création.

— Que fait ce mauvais roi, a écrit l'admirable critique Paul de Saint-Victor, qui vient de mourir, que fait-il de l'enfant?

Dieu lui livre L'enfant, du paradis des anges encore ivre.

L'homme jette cette âme en (leur à la pédagogie routinière qui la cultive à contresens, l'arrose d'une encre étouffante et mutile sa libre croissance. On se rappelle, en lisant ces pages où gronde une raillerie indignée, le chapitre terriblement ironique où Rabelais décrit l'éducation scolastique du jeune Gargantua. Mais la satire y parle avec un accent de paternité tendre que Maître François n'a jamais connue. L'enfant a toujours été, non point seulement une des inspirations les plus pures, mais une des sollicitudes les plus ardentes du génie de Victor Hugo. Il avers lui l'inclinaison de la force sur la faiblesse, les nids l'attirent plus encore que les gouffres. Ce poëte des géants est aussi par excellence celui des petits.

Qu'il a beau jeu cet âne contempteur de l'homme en parcourant son histoire, qui n'est en somme que la biographie d'un méchant multiple, converti çà et là par quelques retours de justice, illuminé par quelques éclairs d'héroïsme ! En deux pages dont chaque vers évoque un démon terrestre, le poëte abrège et concentre cet enfer de l'histoire humaine plus effroyable que celui du Dante. —

Le poëte, a dit de son côté M. Louis Ulbach, dans une remarquable conférence sur l'Ane, le poëte exerce son action providentielle et reste dans son rôle quand, au faîte de sa vie, ébloui de cette autre aurore d'au delà de la vie qui monte vers lui, jetant un regard sur ceux qu'il dépasse et qui ne peuvent le suivre, il les exhorte avec une raillerie douce, assez mordante pour les stimuler, assez paternelle pour ne pas les décourager, et, du haut de sa sérénité, ayant le secret de l'amour infini qui est l'épanouissement de tout effort humain, il met des bonnets d'âne à notre fausse science , à notre fausse sagesse , à notre fausse piété.

HERNANl (acte IV, scène iv).

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