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CHAPITRE XXXVII

A la fin du spectacle eut lieu le souper traditionnel, qui se termina vers quatre heures du matin et dont les invités ont gardé le meilleur, le plus charmant souvenir.

La reprise des Misàrublcs, ou plutôt de la pièce tirée des Misérables, et dont nous avons parlé plus haut, fut accueillie avec une grande faveur, et Iluy Bhis, remonté à la Comédie française, obtint aussi sans tarder plus de cent représentations.

On célébra également, dans des festins littéraires, ces triomphes de l'art dramatique et l'hommage rendu au théâtre de Victor Hugo fut touchant et beau.

La plus belle fête date de l'année 1880, année où l'on fêta au Théâtre- Français le cinquantième anniversaire à'IIernani, « les noces d'or » du drame et de la gloire.

C'est le 25 février 1830, on s'en souvient, qu'avait eu lieu la première représentation de ce chef-d'œuvre. Nous avons longuement raconté cette bataille; disons maintenant ce que fut l'apothéose, un demi siècle plus tard.

Le 25 février 1880 la Comédie française, heureuse et fière de fêter un tel anniversaire, joua le drame immortel qui peut être considéré comme l'idéal du beau dans l'art.

L'œuvre qui restera éternellement jeune et superbe fut écoutée dans un religieux silence par un public composé de tous les hommes célèbres de ce temps.

A peine le rideau fut-il tombé sur le cinquième acte, que la toile se releva et au milieu d'un tonnerre de bravos apparut sur la scène le buste de Victor Hugo reposant sur un socle chargé de couronnes. Derrière se tenaient rangés les interprètes d'flernani et tous les sociétaires de la Comédie dans les costumes des principaux rôles du théâtre du poëte.

Le fond de la scène était occupé par les figurants, tenant en main des faisceaux d'oriflammes.

Sarah Bernhardt, dans son costume de dona Sol, s'approcha du buste, tenant une palme à la main, et au milieu d'une émotion profonde, de sa voix harmonieuse et touchante récita ces vers de François Coppée, vers admirables, interrompus maintes fois par les applaudissements sonores :

Heinani!... cinquante ans sont passés; mais ce nom Résonne dans nos cœurs comme un bruit de ciLon Et grise nos cerveaux comme une odeur de poudre; Et quand gronde un écho lointain do cette foudre. Quiconque a le respect et le culte du Beau Sent passer sur son front une ombre de drapeau!

Cinquante ans sont passés!... II n'en reste plus guère. Hélas! des grands soldats de celle ancienne guerre. Mais il est toujours lii, celui dont le cerveau Fit nailre pour le monde un idéal nouveau. Le sublime héros survit à l'épopée;

Le vieil arbre est debout dans la forêt coupée; Et, sous ses cheveux blancs, l'aïeul robuste est tel Qu'il sera centenaire avant d'être immortel!

Et toi, poëte, après ce demi-siècle, entends

Ton grand nom célébré par nos chants éclatants!

Va, nous te les devions ces sp'endides revanches.

Vieux chêne plein d'oiseaux s^ns tressaillir tes branches!

0 vainqueur, au récit de ton premier combat

Écoute le grand cœur de la foule qui bat!

Regarde et souviens-toi de la belle soirée,

Où nous pressant autour de ton œuvre admirée,

Nous pensons la comprendre et l'aimer mieux oncor;

C;ir ton drame et ta gloire ont fait leurs noces d'orl

L'émotion de la comédienne avait gagné la foule ; ce poëme vibrant, plein de flamme et de fièvre fut salué par une ovation.

\u dernier vers, un des plus justement célèbres parmi les critiques dramatiques, M. Francisque Sarcey, cria : « Debout! » Et toute* la salle se leva, s' associant à la prédiction de François Coppée, poussant le cri des anciens : « Qu'il vive! » tid multos annos !

Tandis que ses petits-enfants, présents à ce triomphe, versaient de douces larmes, le poëte s'était retiré, tant son émotion était grande.

Oui, le souhait s'accomplira. Il vivra encore de longues et glorieuses années. Sa vieillesse, écrivit, ce jour-là, Saint-Victor, « sa vieillesse ne s'accuse que par les éclats et les aspérités de la force, si l'on peut appeler vieillesse celte auguste matiu-ité qui reverdit toujours sans se flétrir par aucun côté.

« Gomme son Eviradnus,

Il n'e^t point las. Les ans s'acharnent, il s'obstine.

« 11 bat son plein à l'heure oii tant de grands esprits se retirent. L'exception intellectuelle semble appeler l'exception physique. On lui souhaite et on lui prédit une longévité d'élection. On entend de loin un Carmen sœnilare chanté au couchant de ce siècle, par cette voix qui en a salué l'aurore. »

Quelques jours après la représentation solennelle du Théâtre-Français, la presse parisienne, désirant témoigner au plus grand de nos poètes son affectueuse admiration, organisa un banquet dans les salons de l'Hôtel Continental. Toute l'élite des journaux parisiens était présente à cette fête, que présida Victor Hugo, ayant en face de lui à la table d'honneur son petit-fils Georges, les neveux d'Auguste Vacquerie, et à ses côtés les principaux artistes de la Comédie française.

Environ deux cents convives, choisis par les plus célèbres des hommes de lettres, emplissaient la grande salle de l'hôtel.

Après le dîner, qui fut magnifique, M. Emile Augier, l'auteur de tant

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d'œuvres si justement applaudies, l'écrivain délicat et vigoureux, qui un des mieux honore notre art dramatique et qui joint à ses rares et éclatantes qualités le cœur le plus noble et le plus généreux, JI. Emile Augier se leva et porta le toast suivant :

« Cher et glorieux mailre,

<( Combien, parmi ceux qui vous ollVcnt cette fête, combien n'avaient pas atteint l'âge d'homme, combien même n'étaient pas nés le jour où éclatait sur

EMILE AUGIKR

la scène française l'œuvre immortelle dont nous célébrons aujourd'hui le cinquantième anniversaire !

(I Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interpréter ont tous disparu ; ils ont été deux fois et brillamment remplacés ; les générations se sont succédé, les gouvernements sont tombés, les révolutions se sont multipliées ; l'œuvre a survécu à tout et à tous, de plus en plus acclamée, de plus en plus jeune... et il semble qu'elle ait communiqué au poète quelque chose de son éternelle jeunesse!

« Le temps n'a pas de prise sur vous, cher maître ; vous ne coimaissez pas de déclin; vous traversez tous les âges de la vie sans sortir de l'âge viril ; l'imperturbable fécondité de votre génie depuis un demi-siècle et plus a couvert le monde de sa marée toujours montante ; les résistances furieuses de la première heure, les aigres rébellions de la seconde se sont fondues dans une admiration universelle ; les derniers réfractaires sont rentrés au giron, et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un grand homme assistant à :,a propre apothéose, et conduisant lui-même le char du triomphe défmitil', que ne poursuit plus l'insulteur.

« Quand La Bruyère, en pleine Académie, saluait Bossuet, père de l'Église, il parlait d'avance le langage de la postérité : vous, cher maître, c'est la postérité même qui vous entoure ici, c'est elle qui vous salue et vous porte ce toast :

« Au père ! »

Toute l'assemblée applaudissant, levant ses verres, répéta, du fond du cœur, la touchante parole : « Oui, au père ! » Une émotion indescriptible s'était emparée de tous. C'était un hommage tendre rendu par des fils reconnaissants au génie plein d'amour pour l'humanité.

Après Emile Augier, M. Delaunay prit la parole au nom de son directeur M. Emile Perrin, et s'exprima en ces termes :

« En l'absence de notre administrateur général, retenu par un deuil de famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de prendre la parole au nom de la Comédie française et de porter un toast à l'hôte illustre qui a bien voulu se rendre à notre appel.

« Que souhaiter à M. Victor Hugo? Il a lassé la renommée, on a épuisé pour lui toutes les formules de la louange, il a touché à tous les sommets. Qu'il ajoute de longues années à celte longue et prodigieuse carrière faite de gloire et de génie! Tel doit être le seul vœu de tous nos cœurs.

« Il en est bien encore un autre ! Mais j'ose à peine le formuler, messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sûr, votre approbation unanime. Aux drames merveilleux, à ces chefs-d'œuvre qui sont dans toutes les mémoires, le maître en a ajouté d'autres qu'il tient secrets et qu'il dérobe à notre admiration. Qu'il entende au moins une fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle œuvre dramatique signée de ce nom resplendissant : Victor Hugo !

« Voulez-vous vous unir à moi, messieurs ? C'est peut-être un moment unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne fût-ce qu'une fois, la porte de son trésor. »

Des applaudissements formidables associèrent tout l'auditoire au vœu si bien exprimé par l'éminent comédien. Les bravos redoublèrent lorsque Sarah Bernhardt, au milieu de l'enthousiasme unanime, embrassa le poëte, qui pleurait.

Alors, dans une improvisation d'une familiarité chaleureuse, M. Francisque Sarcey se leva à son tour et s'empara des derniers mots de M. Delaunay pour en faire le début de son compliment. Il s'excusa avec cette bonhomie line qui lui est familière d'être le porte-parole de la critique quand il y avait là des critiques comme Paul de Saint-Victor et Théodore de Banville. Le nom de Paul de Saint-Victor fut l'occasion d'une ovation aussi éclatante que spontanée. L'admirable écrivain venait d'échouer à l'Académie française, qui lui avait préféré Maxime Ducamp, ce qui avait fait dire à Victor Hugo, parlant à la majorité des immortels : « Ce choix ne vous fait pas honneur ».

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