‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 184 sur 198 · CHAPITRE XXXVII. /i3l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII. /i3l

M. Sarcey, poursuivant, rappela avec beaucoup d'esprit qu'il avait été jadis un de ces réfractaires dont parlait Emile Augier, et il trouva des paroles émues et touchantes quand il déclara que sa conviction, pour avoir été tardive, n'en était que plus raisonnée, plus inébranlable.

Il termina son toast en buvant à la première de Torquernada.

Après cette éloquente causerie, Sarah Bernliardt redit la pièce de François Coppée sur la bataille d'Ileniani.

On acclama à ce passage :

Désormais tu confonds Chimène et dona Sol, Et tu sais bien alors qu'un chef-d'œuvre se trouve, Que Molière sourit et que Corneille approuve. Au firmament de l'art où lu les mets tous deux, Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.

Rien ne saurait dépeindre la merveilleuse façon dont l'artiste répéta de sa voix d'or ces vers qu'elle surchauffa de sa flamme.

Bientôt le silence se fit. Victor Hugo, surmontant son émotion, se drossa en pied et lut d'une voix forte, bien qu'interrompue par les sanglots qui lui serraient la gorge, ce remerciement :

« Je ne veux et je ne dois dire qu'un mot.

« J'ai devant moi la grande Presse française.

« Les hommes considérables qui la représentent ici ont voulu prouver sa concorde souveraine et montrer son indestructible unité. Vous vous ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commencé avec le siècle et qui continue avec lui. Je suis profondément ému. Je remercie.

« Je remercie Augier. Je remercie Sarcey. Je remercie M. Delaunay et la Comédie française. Je remercie M"' Sarah Bernhardt qui a prêté sa voix exquise aux vere exquis de François Coppée.

« Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre ajoutent encore à mon émotion.

H II y a en ce moment certaines dates souvent répétées : — '26 février 1802, naissance de l'homme qui parle à cette heure; 25 février 1830, apparition de Hernani; 26 février 1880, l'époque actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle était haï, il était hué, exécré, maudit. Aujourd'hui...

« Ces dates constatées, on demeure pensif.

« Messieurs,

« La Presse française est une des maîtresses de l'esprit humain. Sa tâche est quotidienne ; son œuvre est colossale. Elle agit à la fois et à toute minute sur toutes les parties du monde civilisé : ses luttes, ses querelles, ses colères se résolvent en progrès, en harmonie et en paix. Dans ses préméditations, elle veut la vérité ; par ses polémiques, elle fait étinceler la lumière.

« Je bois à la Presse française, qui remplit de si grands devoirs et qui rend de si grands services. »

Les acclamations et les cris de : « Vive Victor Hugo ! » qui avaient interrompu plusieurs fois le grand poëte national et populaire éclatèrent alors avec une énergie incomparable et ne cessèrent que lorsqu'il fallut se lever de table pour passer dans les salons transformés en jardins par M. Alphand, qui, voulant participer à l'hommage rendu au génie, les avait magnifiquement et artistement remplis d'admirables Heurs.

Ainsi s'est terminé ce banquet unique dans les annales littéraires.

Ce soir-là les cœurs battaient à l'unisson; j)liis d'un essuya furtivement ses larmes.

« Cette soirée anniversaire, écrivait le lendemain un des écrivains les plus distingués et les plus spirituels de ce temps, Aurélien Scholl, cette soirée a été un des plus beaux spectacles et le plus touchant auquel un homme puisse assister. »

La critique jetait des fleurs au pied du Maître en lui disant : « Vous avez vaincu! » et le créateur de ces œuvres immortelles qui se nomment Esmeralda, Qipsimodo, Dona Sol, Didier, Ruy Blas, César de Bazan, Victor Hugo, se berçait ému sur un océan d'affection.

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