‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 186 sur 198 · CHAPITRE XXXVIII. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII. i

défini la manière de Victor Hugo d'un mot charmant ; il nous a dit : « Ses dessins sont l'école buissonnière de son esprit. »

On ne saurait qualifier plus justement le procédé, si toutefois on peut appeler procédé une façon de faire qui ne ressemble à aucune autre.

Victor Hugo n'imite pas Célestin Nanteuil, qui, si l'on en croit l'autour de Histoire du romantisme, pour arriver à rendre le grain d'une vieille muraille, posait un morceau de tulle sur son papier, et tamponnait du bistre à travers les mailles, obtenant ainsi des pierres d'un grain plus âpre que les pierres les ulii.s rugueuses do Decamps.

Le poëte n'a pas recours à ces moyens patients.

Souvent, laissant reposer un moment son esprit fatigué, il jette au hasard quelques lignes en pleine marge d'un manuscrit. Les traits forment d'abord les contours d'un nuage, puis ce nuage devient une tourelle, et à la tourelle s'ajoute un ciiàteau; ou bien, c'est au début une fleur gigantesque, bien en lumière, tout ensoleillée, et cette fleur se transforme en une ruine sauvage, en un paysage noir comme le Valpurgis, et vaguement dessiné par des lueurs et des ténèbi'es.

L'inspiration vient; il s'abandonne à ses souvenirs, et, servi par une mémoire prodigieuse, il retrace fidèlement un château fort aperçu il y a trente ans.

Tout lui sert de prétexte, de point de départ.

Que si l'encre, s'échappant de sa plume, vient faire une tache sur le papier, la tache prendra aussitôt une forme : elle se métamorphosera en un burg, en un rocher, en une silhouette, et, devenant un dessin véritable, elle s'étendra, sedéveloppera aussi loin que le permettra la feuille blanche.

Ce dessin, commencé par un caprice ou par un accident, intéresse-t-il l'auteur? Il s'empare du sujet, il l'exécute, il s'y plaît, il le termine et produit alors une eau-forte d'une exécution inouïe, d'une vigueur et d'une puissance incroyables. L'art achève ce qu'a ébauché la fantaisie.

Toutefois, Victor Hugo, nous le répétons, n'emploie pas les procédés habituels.

— 11 m'arrive, nous a-t-il déclaré en riant, de me servir de mon encrier comme d'une palette et de rendre les teintes plus claires en versant sur mon papier la moitié d'un verre d'eau ou en lui sacrifiant quelques gouttes de mon café.

Le liquide, pas plus que le temps , ne fait rien à l'affaire : la pochade souvent est devenue un chef-d'œuvre , car la main est d'une habileté prodigieuse, et les plus célèbres parmi les illustres du dessin se plaisent à dire leur admiration , louant, sans restriction , les morceaux que l'artiste s'est donné la peine de finir.

Ses dessins cependant sont presque tous ou des notes, ou des jalons, ou des commentaires de sa pensée.

Hoffmann, le conteur fontastique dont M. Xavier Marmier a rappelé la vie d'une manière si exacte et si ch.-irmante, Hoffmann se servait de son crayon pour aider son imagination. On raconte qu'avant d'entreprendre un de ses récits bizarres, il dessinait avec le plus grand soin les portraits des personnages qu'il voulait mettre en scène. Il n'écrivait qu'après avoir achevé cette première tâche. S' enfermant dans son cabinet de travail, il allumait sa pipe, plaçait ses héros dressés sur des cartons, à côté d'un pot de bière, et se plaisait alors à les faire mouvoir, s'agiter, parler en quelque sorte, au milieu d'un nuage formé par la fumée du tabac. Le dessin lui était utile pour le développement de ses rêves.

Victor Hugo, au contraire, ne fait que développer ses poèmes et ses récits en donnant une forme nouvelle à ses souvenirs , aux créations de son esprit.

Il a, on un mot, cette imagination poétique, qui, disait M. Thiers dans un de ses Suions^ « est commune au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art qu'on pourrait appeler l'imagination du dessin ».

On ne saurait en cet art comparer Victor Hugo à personne, mais on connaît les maîtres du passé qu'il estime le plus. Il a dit d'Albert Durer :

0 mon maître Albert Dure, ô vieux peintre pensifl

Il est en effet de l'école de ceux qui veulent que l'image parle à l'âme comme à la phrase. Il voit en dedans ; et, quand il a cherché dans ses études d'après nature, il a dû s'apercevoir qu'il avait la nature en lui, la nature comme il la comprend, la nature qui pense.

Les plus nombreuses de ses compositions trahissent sa constante admiration pour les paysages et les châteaux du bord du Rhin, souvenirs qui n'ont cessé de le hanter depuis son célèbre Voyage.

Page 1