CHAPITRE XXXVIII
Il aime le moyen âge, qu'il a en quelque sorte ressuscité; il chérit les broussailles et les plafonds effondrés , et les fenêtres défoncées au-dessus desquelles se dressent de grandes diablesses de tours noires , «ventrées, formidables, fantômes mystérieux auxquels il demande leurs noms, s'ils ressemblent à des fantômes, mais qu'il flétrit énergiquement si les architectes ont tenté de les embellir, utilisant les ruines, en Allemagne comme en France, afin de faire avec les vieux palais des cabanes neuves.
Théophile Gautier a rattaché hardiment Victor Hugo aux maîtres de l'école romantique. 11 écrivit ceci à propos d'une Vue de Liere, fac-similé en lithographie par André Durand dans l'Album cosmopolite : « M. Hugo n'est pas seulement un poëte, c'est encore un peintre, mais un peintre que ne désavoueraient pas pour frère Louis Boulanger, G. Roquenlan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte et de fenêtre, un vieux bcfl'roi; ce sont des notes; puis, le soir, à l'auberge, il reirace son trait à la plume, l'ombre, le colore, y met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi ; et le croquis informe, croqué à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, devient un dessin assez semblable à une eau-forte d'un caprice et d'un ragoiit à surprendre les artistes eux-mêmes. »
Les premiers dessins de Victor Hugo furent réunis en un album par l'éditeur Gastel , à qui le poëte écrivit la lettre suivante :
o Hauteyille-House, le 5 octobre 1802.
« Mon cher Monsieur Gastel,
(1 Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques espèces d'essais de dessins faits par moi à des heures de rêverie presque inconsciente, avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des couvertures de manuscrits. Ces choses , vous désirez les publier ; et le graveur, M. Paul Chenay, s'offre à en faire les fac-similé. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le talent de M. Paul Ghenay, je crains fort que ces traits de plume quelconques, jetés plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose à faire, ne cessent d'être des dessins du moment qu'ils auront la prétention d'en être.
« Vous insistez pourtant, et je consens. Ce consentement à ce qui peut être un ridicule veut être expliqué : voici donc mes raisons. »
Il explique que le produit de la vente sera consacré à son œuvre des enfants pauvres, et il ajoute :
« J'avoue que je n'eusse jamais imaginé que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, pussent attirer l'attc^ition d'un éditeur connaisseur tel que vous : que votre volonté s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront
du grand jour pour lequel ils n'étaient point faits ; la critique a sur eux désormais un droit dont je tremble pour eux, je les abandonne ; je suis sûr toujours que mes chers petits pauvres les trouveront très bons. »
L'album se vendit très bien; il était précédé d'une étude de Théopliile Gautier. On prépare depuis longtemps un auti'e album plus complet et plus précieux dont le regretté Paul de Saint-Victor devait écrire le texte, et une édition des Travailleurs de la Mer va paraître , illustrée par le Maître lui-même.
Victor Hugo ne dessine pas seulement les châteaux ; il est aussi paysagiste. Le poëte, a dit un écrivain charmant et bien connu, Paul Arène, le poëte peint ce que nous peignons : la mer, les champs, les villes et les hommes; et puis il peint encore ce que nous ne saurions peindre, il peint l'infini et l'invisible : les lieux profonds, l'azur sans limite, la source qui chante et le vent qui passe. Après quelque tableau puissant et sombre, quelque fresque à la Delacroix, voici un Corot trempé d'aurore, un Corot réel et rêvé, à la fois très fin et très vague, un de ces Corot du vieux Corot qui rajeunissait en vieillissant et dont la palette, tous les matins, se faisait plus lumineuse et plus argentine. Les vers d'Hugo sont un bois où l'on se promène, moussu, feuillu, vibrant et peuplé, avec des surprises charmantes à chaque tournant de la rime et toujours un grand morceau de ciel qui luit, tout bleu, entre les branches. Comme penseur, il me transporte ; comme paysagiste, il me ravit.
M. Auguste Vacquerie possède un grand nombre de paysages et de marinessignes Victor Hugo. Les uns lui furent donnés. Il échangea les autres contre des bahuts moyen âge dont le maître était friand. Il en a gagné quelques-uns au jeu de dames. A la vente de l'appartement de la rue de la Tour-d'Auvergne, il a acquis une sépia réellement extraoïdinaire qui fut exécutée de 18/18 k 1851 et qui représente une vue fantastique de Paris éclairé par la lune.
A Hauteville-House se trouvent également beaucoup de dessins du Maître. De ses œuvres d'exil il en ofirit bon nombre à son fils Charles avec d'exquises dédicaces et, pendant les dix dernières années de l'Empire, a raconté M. Ph. Burty, qui est au nombre des heureux possesseurs de quelques-uns de ces dessins, certains amis du poëte recevaient très exactement de Guernesey un dessin, un croquis, une aquarelle, le premier janvier. M. Paul de Saint-Victor, en 1868, eut pour sa part un village incendié, émietté par les bombes, des meubles brisés, des bardes éparses, des mares de sang, un berceau vide, au-dessous, ces mots : Organisation militaire.
« Le paquet contenant le dessin arrivait toujours plié, cacheté, adressé par Victor Hugo lui-même avec une ponctualité dont les femmes tendres et les grands poëtes apparemment ont seuls le secret. »
M. Burty possède un dessin au lavis : l'Érlair, que l'exilé lui envoya avec ces mots : « Mes dessins, ou ce que j'ai la bonté d'appeler ainsi, sont un peu sauvages. Je vous les envoie tels quels. Si celui-ci vous semble trop difficile à