CHAPITRE XXXIX
Sommaire : Quelques mots des manuscrits du poëte. — La maison de l'avenue d'Eylau. — Discours de Victor Hugo au Château-d'Eau pour le congrès ouvrier de Marseille. — Son opinion sur la situation politique actuelle. — La République et M. Jules Grévy. — Solution de la question sociale au vingtième siècle. — Éducation et possession. — Avenir de l'humanité. — Le salon do l'avenue d'Eylau. — Cabinet de travail. — Visites et réceptions. — La vieillesse du poëte.
Ce que nous avons dit des dessins nous entraîne à parler de l'écriture de Victor Hugo.
Cette écriture a subi de profonds changements. Dans sa jeunesse elle était très fine, très serrée ; peu à peu elle a grossi, et l'on suit cette transformation en feuilletant ses manuscrits précieux, ce que nous avons eu la joie de faire. M. Jules Claretie doit, croyons-nous, publier une étude sur ces manuscrits dont il a plus d'une fois parlé dans des chroniques.
Michelet disait un jour au brillant écrivain : <( On devrait imprimer les livres tels qu'ils ont été écrits avec les ratures, l'écriture lente ou cursive, les aspects divers de la composition d'un même livre. De la sorte on se rendrait compte de l'état d'esprit de l'auteur à telle ou telle page de ses ouvrages. Un livre autographe, quel livre ! »
Et il continuait éloquemment la description de ce livre idéal.
« Les manuscrits de Victor Hugo, poursuit M. Claretie, pourraient servir de modèle à ce fameux autographe imprimé que rêvait Michelet. On y voit réellement vivre le poëte au moment où, sur le premier papier venu, il écrivait des vers immortels, Immortalisant le papier, même la feuille d'alïiche verte bonne tout au plus à coller contre une muraille et sur laquelle il trace comme de verve cette pièce des Feuilles d'nulo»ine qui traversera les siècles.
0 mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse!
« Papier d'emballage destiné à être maculé, déchiré, brûlé, jeté à la hoUe, que le hasard place sous la main d'un grand poëte et que la Bibhothèquc nationale, à qui Victor Hugo doit léguer ses manuscrits, con-servera pieusement.
« Une bonne volonté qui m'honore m'a permis d'étudier à l'aise ces précieux manuscrits où tant de variantes se retrouveraient, curieuses et intéressantes pour les lettres. M. Paul Meurice les a presque toutes données dans l'édition définitive des œuvres du poëte. On y voit Victor Hugo en déshabillé, et son génie n'y perd rien. 11 est bien évident, à en juger par le manuscrit des Orientales, que la plupart de ses pièces de vers ont été composées durant une promenade, et qu'en rentrant chez lui le poëte a jeté sur le premier papier venu la trouvaille de sa journée.
« Je me l'imagine rentrant en son logis de la rue Notre-Dame-des-Champs, qu'il habitait alors.
(( — Le dîner est-il prêt?
« — Non, pas encore!
« — Bon.
« Et tandis qu'on met la nappe, — entre le couvert et la soupe, si je puis dire, — il écrit ses admirables pièces : la Fille d'Europe, qui change de titre et devient la Captive- Mesharra, qui devient Lazzara.
« Il écrit sur tout, sur les billets amis, sur les chiffons de papier, sur les lettres de faire part, et on reconstituerait toute une époque littéraire et artistique avec les revers des poésies de Victor Hugo. »
Les premières poésies sont donc écrites sur des feuilles volantes de toute espèce; au dos de lettres de faire part, de mariage, de décès; on y trouve en marge des notes intimes, des remarques, des dessins, de rares corrections, des surcharges qui sont de merveilleuses leçons de style.
Depuis 1840 environ, le poëte a pris l'habitude de se servir d'un papier très grand, de format petit in-folio, papier qui ne lui a pas été donné, ainsi que le conte une légende, par un marchand généreux, mais qu'il a acheté comme inaltérable.
Il a conservé l'habitude de se servir de plumes d'oie et l'écriture est devenue énergique, bien formée, très grosse. Presque toutes les phrases sont sans ratures. On sait comment il compose, avant d'écrire. Certaines strophes, les plus belles peut-être, ont été faites d'un jet ; elles sont en quelque sorte une peinture.
Victor Hugo lègue par tesiament tous ces manuscrits à la Bibliothèque nationale ; ils sont soigneusement reliés et forment une collection d'un prix inestimable.
Avant de décrire la maison de l'avenue d'EyIau, dernière demeure du poëte, nous avons à rappeler le rôle qu'il joua en politique.
On sait qu'il resta en dehors des Assemblées depuis 1871 jusqu'à 1876; cependant il avait été à diverses reprises sollicité d'y rentrer. En 1873 les électeurs lyonnais lui offrirent la candidature dans le sixième arrondissement : il refusa afin de ne point compromettre la cause de l'amnistie et crut devoir mieux servir la République en effaçant momentanément sa persoimalité.