CHAPITRE XXXIX
Choisi plus tard comme dèl6gué du Conseil municipal de Paris pour les élections sénatoriales, il adressa aux communes de France un manifeste les appelant à consolider un gouvernement qui fera frères tous les peuples.
Il fut élu sénateur de la Seine au second tour de scrutin, le quatrième sut cinq, le 5 février 1876. Il prit place à l'extrême gauche et déposa dès les premières réunions, sur le bureau du Sénat, une proposition d'amnistie pleine et entière pour les condamnés de la Commune. Cette proposition fut repoussée. Ce n'était pas encore l'heure du pardon.
Sénateur assidu, il prit part à toutes les délibérations graves, à tous les votes importants.
Après avoir aussi nettement que possible dessiné les traits de cette grande figure, nous voulons indiquer les opinions définitives de Victor Hugo, c'est-àdire ses conclusions dernières et les aflirmations qui résument pour ainsi dire toutes ses croyances et toute sa philosophie.
Ces croyances se trouvent pour ainsi dire en entier dans le discours qu'il prononça, il y a deux ans, au Château-d'Eau, au profit de l'œuvre du congrès ouvrier de Marseille.
« Le genre humain, dit-il, depuis quatre cents ans, n'a point fait un pas qui n'ait marqué. Nous entrons dans les grands siècles. Le seizième siècle aura été le siècle des peintres, le dix-septième le siècle des écrivains, le dix-huitième le siècle des philosophes, le dix-neuvième le siècle des apôtres et des prophètes. Pour suffire au dix-neuvième siècle, il faut être peintre comme au seizième, écrivain comme au dix-septième, philosophe comme au dix-huitième; il faut en outre avoir en soi, comme Louis Blanc, ce religieux amour de l'humanité qui constitue l'apostolat et qui fait distinctement voir l'avenir. Au vingtième siècle, la guerre sera morte, l'échafaud sera mort, la haine sera morte, la royauté sera morte, la frontière sera morte, les dogmes seront morts ; l'homme vivra. 11 y aura au-dessus de tout une grande patrie, toute la terre, et une grande espérance, tout le ciel.
(1 Saluons-le, ce beau vingtième siècle qui possédera nos enfants, et que nos enfants posséderont.
« La question unique à cette heure, c'est le travail. La question politique est résolue ; la République est faite, et rien ne la défera. La question sociale reste ; elle est terrible, mais elle est simple ; c'est la question de ceux qui ont et de ceux qui n'ont pas. Il faut que le second de ces deux termes s'évanouisse. A cela le travail suffit. Réfléchissez. L'homme commence à être le maître de la terre. Voulez-vous couper un isthme : vous avez Lesseps. Voulez-vous créer une mer : vous avez Roudaire. Voyez. Vous avez un peuple et vous avez un monde. Le peuple est déshérité, le monde est désert ; donnez-les l'un à l'autre ! Vous les faites heureux. Étonnez l'univers par de grandes choses qui ne sont pas des guerres. Ce monde, faut-il le conquérir? Non. Il est à vous; il appartient à la civilisation ; il attend. Personne ne peut vous le contester. Allez, faites, mar-
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chez, colonisez ! II vous faut une mer. Gréez-la ; une mer crée une navigation ; une navigation crée des villes. A quiconque veut un champ , dites : Prends. La terre est à toi, cultive-la.
« Ces plaines sont admirables; elles sont dignes d'être françaises, ayant été romaines. La barbarie est revenue, puis la sauvagerie ; chassez-les. Rendez l'Afrique à l'Europe. Et du même coup, restituez à la vie commune les quatre nations mères, la Grèce, l'Italie, l'Espagne et la F.ance. Refaites la Méditerranée centre de l'histoire. Ajoutez aux quatre peuples fraternels la grande Angleterre. Rattachez Shakespeare à Homère.
« Préparez-vous aux résistances. Ces faits démesurés, les isthmes coupés, les mers apportées, l'Afrique habitable, commencent par la raillerie, le sarcasme et le rire, l! fiiut s'y attendre. G'est la première épreuve. Et quelquefois ceux qui se trompent le plus sont ceux qui devraient le moins se tromper, II y a quarante-cinq ans, à la tribune de la Chambre des députés, un homme distingué, M. Thiers, a d'iclaré que les chemins de fer seraient le hochet de Paris à Saint-Germain. Un autre homme distingué, qui faisait autorité dans la science, M. Pouillet, a affirmé que le télégraphe électrique serait l'amusement des cabinets de curiosités. Ces joujoux ont changé le monde.
« Ayons fci.
« Sentons-nous en égalité citoyens, en fraternité hommes, en liberté esprits. Aimons ceux qui nous aiment et ceux qui ne nous aiment pas. Sachons vouloir le bien pour tous. Alors tout se transforme. Ce qui est vrai se révèle, ce qui est beau rayonne, ce qui est grand flamboie. Le monde nous apparaît comme une fête. La loi suprême s'accomplit. Au-dessus de tout brille ce mot étrange, Dieu, tellement mystérieux, qu'il peut tout supporter, depuis l'affirmation la plus horrible jusqu'à la négation la plus loyale, tout, depuis le fanatique féroce jusqu'à l'athée honnête, et qu'ainsi que l'astre, inondé par les nuées, englouti par les tempêtes, noyé par les déluges nocturnes, il est au delà, éternel. Ayons foi, vous dis-je.
(1 Les choses existent, les iorces s'ajustent ; les êtres se groupent ; tout fait son devoir ; rien n'est inutile.
« Si nous baissons les yeux, nous voyons l'insecte remuer dans l'herbe; si nous levons la tête, nous voyons l'étoile resplendir dans le firmament. Qu'est-ce qu'ils font? La même chose. Le travail. L'insecte travaille à la terre, l'étoile travaille au ciel; l'immensité les sépare et les unit. Tout est l'infini. Gomment cette ioi ne serait-elle pas la loi de l'homme? Lui aussi, il subit la force universelle; et il la subit doublement; il la subit par le corps, par l'esprit. Sa main pétrit la terre, son âme embrasse le ciel ; il est de l'argile comme l'insecte, et de.l'empyrée comme l'étoile. Il travaille et il pense. Le travail, c'est la vie; la pensée, c'est la lumière. »
De telles idées, exprimées de la sorte, provoquent, on le comprend aisé-
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Croquis d'après nature, par M. Régaincy.
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ment, chez ceux qui ies écoutent des transports d'admiration, qui se traduisent par des acclamations unanimes.
Mais chez lui, Victor Hugo séduit de la même façon son interlocuteur, et quel que soit le sujet qu'il aborde, il n'a point de peine à convaincre quiconque l'entend.
Un jour que nous lui demandions ce qu'il pensait de la situation politique actuelle, le Maître a bien voulu, pour nous-même, exprimer dans une longue conversation son appréciation et ses espérances.
Cet exposé de principes faisant suite, en quelque sorte, au discours qu'on vient de lire, nous le rapportons fidèlement en tâchant de ne rien oublier de ce que nous avons écouté avec attention.
Voici à ce sujet la pensée de Victor Hugo, dépouillée, hélas! des charmes de son langage et de sa diction.
— La République, telle qu'elle est aujourd'hui, est acceptable, et son président, M. Jules Grévy, est animé des plus honnêtes et de plus louables intentions.
Le poëte n'a eu que peu de rapports avec M. Grévy; mais au moment où il donna sa démission de représentant à l'Assemblée de Bordeaux, le président de la Chambre eut une attitude admirable et se montra plein de fermeté et de respect de la légalité.
La résistance de M. Grévy à la détermination de Victor Hugo se heurta à une volonté inébranlable, mais elle fut une noble résistance.
Depuis cette époque le nouveau président de la République n'a point cessé de témoigner au poëte une déférence véritable, et il a toujours tenu compte de ses vœux et des rares demandes, qui lui ont été adressées.
11 n'exista point entre eux de relations suivies, mais un échange d'estime et de sympathie.
La droiture de M. Grévy vénère la grandeur d'âme de Victor Hugo.
Nous sommes, pense le Maître, en possession d'une République bourgeoise, qui n'est point l'idéal des Républiques, et qui se transformera peu à peu, mais cette transition était utile, nécessaire. C'est un acheminement, une étape indispensnble, parce qu'il importait de rallier à cette forme de gouvernement, essentiellement perfectible, ceux qui jusqu'à présent ont eu le privilège de la direction des affaires publiques, et le chef actuel de l'État poss'de une rectitude de jugement, une honnête d'intentions, qui peuvent inspirer confiance à chacun.
Ceci déclaré, Victor Hugo ajouta que ce n'était point aux hommes de sa génération à prendre la haute direction des affaires publiques. A sou avis, lui et ses contemporains ont été des précurseurs, des avertisseurs; ils méritent d'être écoutés, comme des conseillers, comme des hommes qui ont puisé dans l'élude et dans les luttes du passé l'expérience et le savoir, mais leurs théories et leurs espérances ne sauraient être mises en pratique par eux-mêmes. Us