CHAPITRE IV
cependant je me souviens de chaque mot que nous avons échangé ensemble; je la vois encore, je me rappelle ses traits, mon agitation, mes insomnies, et comme je harcelais la femme de chambre de ma mère pour qu'elle lui écrivît en mon nom, ce dont finalement elle s'acquitta pour avoir du repos; et nos promenades, et ce bonheur d'être assis à côté d'elle dans la chambre des enfants de la maison d'Aberdeen, tandis qu'Hélène, la plus jeune sœur, jouait à la poupée ot nous regardait jouer aux amoureux. Assurément aucune mauvaise pensée ne me vint alors, ni plusieurs années après, et cependant ma passion pour cette enfant fut telle que je me prends à douter si j'ai vraiment aimé depuis.
Lorsque, à la fin du treizième siècle, par une matinée de printemps, l'adorable fille de messer Folco-Portinari vint au-devant de Dante, l'immortel Florentin avait neuf ans. 11 la vit et il l'aima pour toujours.
Ganova, Goethe, Chateaubriand ont vu, eux aussi, apparaître à leur enfance ces poétiques et angéliques ligures qu'ils nommèrent Mignon, Marguerite, Ve!léda, Gymodocée.
— Je me souviens, s'est écrié Lamartine à son tour, d'un violent amour conçu à dix ans pour une bergère de mes montagnes avant de savoir seulement le mot d'amour. Je l'aidais avec la sollicitude d'un amant à garder ses chevreaux sur les rochers de notre village. Je remplaçais avec orgueil son chien que le loup avait emporté. J'allumais, pour la réchauffer, le feu de bruyère, sous la grotte. Je n'entendais pas le son de sa voix sans frisson, et quand nous montions ensemble le roc escarpé qui mène aux pâturages, je marchais derrière elle et je posais avec intention mon pied sur la trace du sien pour que nos deux ombres du moins n'en fussent qu'une sur le chemin. Elle habite encore la même chaumière et je ne puis me défendre d'un certain attendrissement quand je la rencontre aujourd'hui, rapportant sur ses épaules les fagots de buis coupés sur les montagnes pour le foyer de ses enfants. —
Victor Hugo était tout entier à sa passion lorsqu'il fallut quitter celle qui la lui avait inspirée et qu'il n'a jamais revue.
La famille se mit en route pour Madrid.
Nous n'avons point à répéter ici des détails donnés par M""" Victor Hugo sur ce long voyage et nous relaterons seulement les incidents oubliés.
Joseph, comme on sait, était roi d'Espagne; mais sa royauté se bornait à Madrid et aux endi'oits occupés par l'armée française.
Tout le reste du pays était révolté.
Quand un corps d'armée quelconque faisait à travers l'insurrection une trouée dans le pays, l'insurrection se reformait en arrière.
Lever des contributions était chose impossible; « aussi le roi d'Espagne et des Indes qui, en réalité, ne possédait pas plus l'Espagne que les Indes, non seulement n'eiit pas pu soutenir l'éclat de sa cour, mais encore serait mort de faim à Madrid, si, quatre fois par an, Napoléon n'eût pas envoyé ses appointements à ce préfet de l'ernpire ».
Les appointements du roi Joseph étaient de àS millions.
En conséquence, tous les trois mois, on faisait un envoi de 12 millions, c'était là ce qu'on appelait le tn^sor. Trésor convoité amoureusement par les guérilleros espagnols, et qui, une fois ou deux, tomba entre leurs mains, malgré lescorle sous la protection de laquelle se rangeaient les voyageurs qui allaient à Madrid.
— M'"° Hugo avait acheté pour le voyage la seule voiture qui fût à vendre à Bayonne. C'était uu de ces grands bahuts que l'on ne retrouverait aujourd'hui que dans les dessins de Piranèse, et peut-être aussi, par hasard, à la suite de quelque gala pontifical, dans les rues de Rome.
Qu'on se figure une caisse énorme, suspendue entre deux brancards, sur de colossales soupentes, avec des marchepieds soudés à ces brancards; de sorte que l'on commençait par monter sur le brancard, et que l'on finissait par descendre dans la voiture.
Cette voiture offrait, du reste, cet avantage, qu'à la rigueur elle pouvait se convertir en forteresse, les parois étant à l'épreuve de la balle et ne pouvant être démolis que par la mitraille ou les boulets... Après le trésor venaient environ trois cents voitures attelées les unes de quatre, les autres de six mules, et formant une ligne d'une lieue de long. La voiture de M""" Hugo marchait en tête derrière le trésor gardé par cinq cents hommes armes chargées.
Une file de soldats gardait la ligue. Et cinq cents autres hommes traînant une pièce de canon à l'arrière-garde formaient l'extrémité de l'immense reptile, qui, ainsi, mordait par la tête et piquait par la queue' — .
Après mille incidents, mille fatigues, mille dangers le convoi atteignit Madrid au bout de trois mois, au mois de juin 1811. Cette lente excursion à travers l'Espagne produisit sur le cerveau de l'enfant qui devait plus tard écrire tant de merveilleuses descriptions une impression ineffaçable.
L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles;
Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles;
Irun, ses toits do bois; Viltoria, ses tours;
Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.
Lorsque M'"' Hugo parvint à Madrid son mari était absent. Celui-ci, devenu général, avec le titre de comte^ était majordone du palais de Madrid et gouverneur de deux provinces ; il venait de partir pour son gouvernement de Guadalaxara et tenait la campagne sur les bords du Tage guerroyant contre Juan Martin surnommé l'Empccinade, comme il avait fait en Vendée contre Charette, et en Calabre contre Fra-Diavolo.