CHAPITRE XXXIX
La salle à manger fait suite aux salons ; son plafond est d'une grande beauté : il est formé de bordures fond argent en étoffe vénitienne du seizième siècle, alternant avec des bandes de velours vert.
Le magnifique lambrequin de la cheminée est en velours italien fond jaune, à broderies multicolores.
Deux petits meubles sculptés de forme légère et deux jolis dressoirs ; une glace avec cadre en bois sculpté, surmontée d'un Amour, et une deuxième sans cadre, entourée de la méaie étoffe que les bandes du plafond, plusieurs belles toiles ornent cette salle à manger, éclairée par le jardin et dans laquelle douze convives environ s'assoient chaque soir pour le dîner; ce chiffre n'est dépassé que lorsqu'il y a beaucoup d'enfants. On dres;:e alors une petite table. Victor Hugo, assis au haut bout de la table, tourne le dos à la cheminée. A ses côtés viennent s'asseoir tous ceux qui comptent dans la littérature, dans les arls, dans les sciences, dans la politique. La seule distraction du maître est maintenant de réunir ses amis chaque soir, par petits groupes. Victor Hugo ne rend plus de visites, mais il reçoit la visite de tous, et ses invitations sont faites avec une cordialité qui n'admet pas de distinctions; tantôt c'est Gambelta, et tantôt Rochefort ; tantôt les ministres, et tantôt les intransigeants, qui viennent partager son repas. Dîner toujours charmant, auquel sont régulièrement admises des dames; un dîner sans femmes ne serait pas un dîner pour le poëte.
On reste longtemps à table, souvent près de trois heures. Menu soigné, abondant; deux sortes de vins seulement, le madère et le saint-émilion, mais les crus sont authentiques.
C'est le moment du repos.
On cause. A table, Victor Hugo est superbe : « Bel estomac! fourchette rare. » 11 a cette robustesse rare et superbe, qui fait qu'on no redoute rien ; de même que Lniher et que tous les grands esprits, jouissant d'une belle santé, il trouve plaisir dans la conversation autour de la table ; n'ayant rien oublié, embrassant, pour ainsi dire, un siècle tout entier, promenant ses souvenirs à travers ce siècle, il fixe d'un trait la physionomie des anciens et des modernes; sa voix est ferme, son langage plein de politesse fière et de cordialité ; tantôt c'est le pair de France qui aiiparaît, tantôt le maître de maison le plus affable et le plus gracieux. De sa vieillesse il n'a point souci; il parle avec une tranquillité souriante du peu de vie qui lui reste et des immenses projets qu'il poitj dans sa tète. Ainsi que Platon, il mourra la plume à la main.
H porte ce grand âge avec coquetterie et puissance, mais ne cherchant pas à le dissimuler; mettant parfois des lunettes pour lire à haute voix des vers inédits, ne ressemblant point en cela encore à Lamartine, qui, vieux, avait eu la faiblesse de ne jamais dii'e son âge, et qui prétendit toujours qu'il était né en J803, tandis que la vraie date de sa naissance est 1790.
Mais, à mesure que s'avancent les années, Victor Hugo défend mieux son temps contre les importuns. Levé presque touj urs à cinq heures, il reste dans
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sa chambre à coucher, devenue son cabinet de travail de prédilection. C'est la pièce la plus isolée, la mieux défendue contre les bruits du dehors; elle est très simplement maublée. Lue commode de toilette Louis XV, et près de la fenêtre, donnant sur le jardin, le bureau, très élevé, où le poëte écrit debout.
Il dort dans un lit à olonnes torses, supportant un ciel plat, dans le goût du seizième siècle. La chambre est tendue d'un damas de soie rouge éclatant.
Le lit est absolument horizontal ; celui qui y couche ne se sert ni de traversin ni d'oreiller, et puisque nous en sommes à ces détails intimes, disons qu'il n'a jamais voulu porter de pardessus ni sortir avec un parapluie. Il a payé de plus d'un gros rhume ce manque de précaution, et ce n'est que depuis quelques années qu'il a renoncé, sur l'avis d'un savant médecin, aux bains d'eau glacée, qu'il prenait tous les malins. Jamais Victor Hugo n'a fumé.
On connaît ses procédés de travail; il songe, il regarde sans voir, il s'opère en lui une gestation d'idées, qu'il interrompt, qu'il reprend, et à la suite de laquelle il écrit au courant de la plume.
Deux autres salons, le salon rouge et le salon bleu, composent le premier étage; c'est dans le salon bleu que se tient d'ordinaire .M'"" Drouet, et là ne sont admis que les intimes.
Après le dîner, avenue d'Eylau, on passe au salon et l'on continue la causerie, qui devient plus intime encore. Quelques visites arrivent et l'on abandonne d'ordinaire les sujets graves.
Un jour, un philosophe, poursuivant les arguments mis en avant pendant le dîner, demanda au salon à Victor Hugo sa définition sur le mal.
— Le mal, répondit celui-ci, à cette heure-ci, ce serait d'en parler et de ne pas tenir société aux dames. Sa gaieté ne se dément jamais ; maintenant il n'est plus soumis à l'effroyable labeur de la rue de Clichy; l'avenue d'Eylau est loin; on n'entre plus chez lui à minuit comme autrefois; il se peut retirer plus tôt, échappant à une admiration naïve et indiscrète, qui l'avait fatigué à ce point en 1878, qu'il dut aller se reposer pendant quelques semaines à Guernesey.
Sa besogne est sullisante encore ; mais ses réceptions, quoique quotidiennes, étant moins nombreuses et plus courtes, sont devenues un repos. Il a renoncé à ouvrir les lettres qui lui arrivent par centaines, et, grâce aux bons soins de M"" Drouet et de son secrétaire Richard Lesclide, les missives intéressantes sont seules mises sous ses yeux.
— Je n'ai plus de temps à perdre, dit-il en riant.