CHAPITRE XL
le 27 février 1S81. La fête de Besançon devait servir de prélude à notre ouvrage; elle chantait la naissance du poëte; la fête parisienne est le dénouement et le couronnement de la vie de Victor Hugo.
Quelques jours avant le 26 février, anniversaire de la naissance du grand homme, un journaliste, M. Bazire, émit dans un journal littéraire, le Beaumarchais, cette idée qu'il fallait souhaiter solennellement cet anniversaire en invitant le peuple de Paris à aller saluer la maison du poëte de France.
Le directeur du Deauniarchuis, M. Jeannin, adopta l'idée avec enthou- .siasme, la répandit, se consacra corps et âme à sa réussite, et bientôt non seulement la capitale, mais la nation s'émurent à la pensée de l'hummage qu'on allait rendre.
Un comité s'organisa, qui reçut aussitôt les adhésions des hommes les plus connus, groupés en comité d'honneur, et, grâce à l'initiative privée, au bon vouloir de chacun, au chaleureux empressement de la jeunesse, en quelques jours les artistes organisèrent des mani'^estations touchantes. Des délégations vinrent de Londres, de Vienne, de Bruxelles, de Pesth, du monde entier.
La fête de Victor Hugo ! qui donc n'était pas prêt à la souhaiter avec son cœur!
« Des lleurs, il nous faut des fleurs », écrivait Paul Arène à son ami Marins Tistet, propriétaire à la Garoupe.
« Les fleurs nous manquent. Marins ! »
Ah! si au lieu de naître en février Victor Hugo était né en avril, en mai! Miis on ne saurait penser à tout, même quand on est homme de génie. En avril, Sèvres et Meudon auraient dépouillé leurs coteaux pour le père de Cosette ; on Verrait les jacinthes pleuvoir et les muguets neiger sur la maison de l'avenue d'Eylau ; les lilas marcheraient comme la foièt de Macbcili, et la circulation serait interdite dans Paris par des barricades de roses.
Vous avez des roses, là-bas, près de la mer bleue, à la Garoupe, et mille autres sortes de fleurs, par brassées et par charretées, à ne savoir qu'en faire. Dans ton jardin. Marins, les palmes frissonnent, symbole de gloire! Tu possèdes sur un bout de roc pas mal d'oliviers que la brise argenté, et le laurier aimé des poêles sert de clôture à ton petit champ.
Cueille-moi tout ça. Marins ! cueille-moi tout ça, fleurs et verdure. Avertis les voisins. Chargez dix, cinquante wagons. Que de .Nice à Paris, sur le p ircours, toute la France en soit embaumée , et qu'au passage du train les bjns paysans, s'appuyant sur la bêche, disent : « Encore quelques bouquet* « qu'on emporte pour la fête de Victor Hugo! »
Et l'on vint de toutes les villes, grandes et petites, et il y eut des fleurs à
Il fôle qui fut fixée non au 2(5 février, mais au 27, qui était un dimanch?.
La veille , le salon de l'avenue d'Eylau était plein des amis du Maître.
Le président du conseil des ministres, M. Jules Ferry, se fit annoncjr; il était
accompagné de son chef de cabinjt, M. Rambaud, et venait apporter au nom
du gouvernement, à l'occasion de la fête, un magnifique vase de Sèvres à Victor Hugo.
En le lui oll'rant, il prononça les paroles suivantes, paroles simples et touchantes qui font honneur à son esprit et à son cœur :
« Cher Maître,
« Le gouvernement de la République a voulu être le premier à fêter votre glorieux anniversaire.
Je vous demande la perjnission de vous olTrir ce que nous avons trouvé de plus beau dans nos manufactures nationales.
Je suis très heureux d'être le mieux placé, par mes fonctions, pour vous apporter, au nom du gouvernement de la République, ce témoignage de haute sympathie.
Les manufactures nationales ont été instituées, dans l'origine, pour olfrir des présents aux souverains. C'est à un souverain de l'esprit que la République olTre ce vase de Sèvres.
J'ajoute ceci, cher Maître : comme ministre de l'instruction publique, j'ai cherché aussi à faire ce qui pouvait vous être le plus agréable. Vous qui avez été toute votre vie l'apôtre de la clémence, j'ai voulu être clément en votre nom. J'ai fait lever toutes les punitions dans les lycées, collèges et écoles de France et d'Algérie, u
Victor Hugo remercia avec effusion.
Le vase est une amphore à anses doubles, en gros bleu de Sèvres, montée en bronze doré. Le col est orné de gracieux camées. Sur la frise, Fragonard neveu a peint des scènes du Joueur, de Regnard. On lit sur le pied de cette inscription, gravée en lettres d'or :
LE GOUVERNEMENT DE LA RÉPUIîLIQUE
A VICTOR HUGO 27 /f'iTjVr iSSl
Le lendemain, 27, dès dix heures du matin, une multitude formidable en gais habits du dimanche descendit desfoubourgs et se porta du côté de l'avenue d'Eylau. Bientôt l'avenue des Champs-Elysées ne fut plus qu'un immense fourmillement humain.
Avenue d'Eylau, on pavoisait les fenêtres, on élevait des estrades, on décorait la maison du poëte avec les plus belles fleurs de la ville de Paris que venait d'envoyer M. Alphand,
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)o jour do son anniversaire (27 février 1831).
/i58 VICTOR HUGO ET SON TEMPS.
Aux deux côtés de la marquise se construisent de grandes estrades, qui, liientôt couvertes de plantes vertes et de fleurs, forment un joli décor de printemps. Des palmes sont accrochées aux arbres, et devant la maison, aux pointes delà marquise, aux fenêtres, à la porte, on suspend des couronnes, on amoncelle les pnlmes et les lauriers envoyés de tous les points de la France. Des bouquets énormes, merveilleux, arrivent de Nice et de Toulon : les uns en myosotis, avec ces mots en fleurs rouges : « A Victor Hugo ! » les autres avec des violettes et le nom en fleurs de jasmin.
II est à peine dix heures et la façade de la maison disparaît sous les couronnes et les fleurs. Devant la porte, qui s'entr'ouvre encore pour quelques instants, on a placé sur un piédestal aux couleurs bleues et roses frangées d'or un grand laurier d'or dont la pointe touche au premier étage.
L'intérieur de la maison de Victor Hugo est aussi tout fleuri ; depuis la veille, chaque heure apporte une foule de bouquets qui décorent le salon, la salle à manger, la véranda. Partout de la verdure et des fleurs.
Dans la serre, une couronne immense, envoyée par la Comédie française, faite de roses blanches et roses avec ces titres fixés sur les drapeaux de soie rouges : (( fJernnni, lîitij Ulas, les Burgraves, Marion De Larme. »
A dix heures et demie, dans une maison qui fait face à celle du poëte, s'organise le cortège des petits enfants qui doivent dire un compliment au Maître. Une bannière bleue et rose, avec cette inscription : « h' Art d'être grandpère », est tenue par une petite fille, ayant à ses côtés des enfants qui portent des bouquets et tiennent les rubans de la bannière.
\u dehors s'est organisé le défilé des enfants des écoles, qu'on a amenés à cette iieure pour qu'ils ne courent aucun danger dans la foule; les petites filles bleues et roses prennent la tête du cortège, et, accompagnées des membres du comité, viennent sonner à la porte du poëte.
La députation est introduite dans le salon, et Victor Hugo embrasse d'abord la plus petite fille, en disant : u Je vous embrasse tous en elle, mes chers enfants. — Comme ils sont charmants! » ajoute le poète; et il dit : « Je veux embrasser aussi la porte-bannière. » L'enfant, qui est la fille de notre confrère Ëtiévant, récite avec une grâce émue les johes strophes de M. Catulle Mendès, qui commencent ainsi :
Nous sommes les [letits pinsons.
Victor Hugo a embrassé la jolie fillette, Georges et Jeanne l'ont embrassée aussi, pour bien montrer qu'ils étaient heureux et non jaloux.
Ce tableau enfantin, antithèse vivante, a «touché Victor Hugo jusqu'aux larmes .
« — Je suis bien heureux, disait-il, bien heureux... »
Pendant que ces fillettes se retiraient discrètement poussées par leuis