CHAPITRE XL. !i
mères, des enfants en très grand nombre, groupés devant la maison, faisaient entendre un joyeux murmure d'impatience. Celaient d'autres enfants qui demandaient à voir Victor Hugo.
Victor Hugo paraît à la fenêtre avec Georges et Jeanne; une immense acclamation retentit ; par dix fois les cris de : « Vive Victor Hugo! » Le grand poète envoie des baisers aux chers petits ei à la foule.
On l'oblige à rentrer à cause du froid et il reçoit une adresse que lui aiiporle M. Dommartin au nom de la presse belge, de la presse de ce Bruxelles où il a passé plusieurs années d'exil.
Au dehors le bruit grandit peu à peu : la maison se ferme ; un ruban tricolore entourant les estrades la protège contre la foule qui, avant de défiler, se réunit place de l'Arc-de-Triomplie. Des pancartes accrochées au-dessus des basreliefs indiquent aux corporations la place qu'elles doivent occuper dans le cortège. Point de police ; on a compté sur le bon sens de la population, qui est admirablement calme.
Seuls quelques jeunes gens, commissaires de la fête, donnent des renseignements et des avis. Ces commissaires portent à leur boutonnière une rose et un bluet, entourés de deux rubans, sur lesquels on lit c tie incriplion en lettres d'or : Les bhiets sont bleus, les roses sont roses, devis3 empruntée à l'exquise chanson de Fantine dans les Misfrables.
Le cortège municipal partit un peu avant midi et précéda les autres dcpntations. Victor Hugo, placé à la fenêtre du premier étage, l'accueillit par le discours suivant :
« Je salue Paris.
« Je salue la ville immense.
« Je la salue, non en mon nom, car je ne suis rien; mais au nom de tout ce qui vit, raisonne, pense, aime et es|)ère ici-bas.
« De temps en temps, l'histoire met un signe sur une cité. Ce signe est unique. L'histoire, en quatre mille ans, marque ainsi trois cités, qui résument tout l'eUbrt de la civilisation. Ce qu'Athènes a été pour ranti(]uit('! grecque, ce que Rome a été pour l'antiquité romaine, Paris l'est aujourd liui pour l'Lurope, pour l'Amérique, pour l'univers civilisé. C'est la ville, et c'est le monde. Qui adresse la parole à Paris, adresse la parole au monde entier. Urbi et orbi.
(( Donc, moi, l'humble passant qui n'ai que ma part de votre droit à tous, au nom des villes, de toutes les villes, des villes d'Europe et d'Amérique, et du monde civilisé, depuis Athènes jusqu'à New-York, depuis Londres Jusqu'à Moscou, en ton nom, Rome, en ton nom, Derlin, je glorifie avec amour et je salue la ville sacrée, Paris. »
Pendant ce temps, l'immense cortège, formé place de l'Arc do Triomphe, se mettait en marche à midi précis. 11 tombait du grésil, il faisait froid, per.
sonne n'y prenait garde. Le poëte était à sa fenêtre tète nue, au milieu de ses deux peti=; enfants.
Profondément ému par les premières visites reçues, quand il entendit les fanfares approcher, sa main droite, que dans son geste familier il tenait repliée sur sa poitrine, se mit à trembler, il contracta sa figure pour ne point laisser couler ses larmes, mais l'émotion fut plus forte que lui, il se mit à pleurer.
Les'premiers qui arrivaient, voyant le grand vieillard qui souriait à travers ses pleurs, s'arrêtèrent émus.
Il eut une effusion irrésistible; tous les yeux s'emplirent de larmes; le cœur de chacun débordait; il y avait communion entre le génie et le peuple; entre la gloire et l'humanité; entre l'épître et le croyant; entre les enfants et le grand-père. Rien ne saurait rendre l'accent avec lequel dans cette fête véritablement filiale, dans cette ovation, faite par une nation tout entière à son poëte, à l'aïeul illustre, vénéré, rien ne saurait rendre l'émotion et la ferveur avec lesquelles tous criaient : « Vive Victor Hugo! Vive le poëte!
Spectacle unique, tel qu'on n'en vit jamais. Cinq cent mille hommes venant saluer au nom de l'honneur, au nom de la fraternité le chantre immortel de Ihuinanité.
Et quelle fête ! tout était mêlé dans ces légions d'acclaniateurs qui ont défilé devant cette gloire, les pardessus et les blouses, les casquettes et les chapeaux, les jeunes filles et les vieillards, les écrivains et les ouvriers, les artistes et les bourgeois, toutes les classes de la société. On a fait une ovation à un boiteux, il y avait des soldats et à certains costumes exotiques on reconnaissait des étrangers. Ce n'était pas seulement Paris, ce n'était pas seulement la France, on peut dire que le monde entier était représenté là et avait trouvé une voix pour exprimer directement au poëte les sentiments d'admiration qu'il a partout suscités.
Et, après un groupe, il en passait un autre. On entassait des bouquets sous la porte, on jetait les adresses dans des corbeilles. Et le poëte, avec son grand front pensif, ne se lassait point de regarder toutes ces figures, que l'émotion rendait radieuses, tournées vers lui, toutes ces lèvres souriantes, tous ces yeux mouillés, toutes ces mains levées, toutes ces tètes découvertes, toutes ces bouches qui s'ouvraient pour crier vive Victor Hugo ! Et, de temps en temps, il essuyait du doigt une larme qui lui voilait la vue, et il envoyait des sourires et des baisers à ce torrent d'amis inconnus qui coulait devant lui.
Après le comité des gens de lettres, qui ouvrait la marche, venait l'Ecole normale supérieure dont les délégués portaient une imn.ense couronne de laurier ; les élèves des Arts et Métiers ; des délégations de tous les lycées de Paris apportant des couronnes et des bouquets.
Et toujours le fourmillement continue, ordonné, coupé de clameurs. Parfois, respectueusement, la foule passe et salue sans rien dire. Des jeunes gens des clubs élégants s'arrêtent une seconde et ôtent leurs chapeaux correctement. La