‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 197 sur 198 · CHAPITRE XL. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL. m

foule s'écoule par toutes les rues ad'acentes. On aperçoit, par delà les terrains vagues, des files noires de gens se rendant au Trocadéro.

Là était en effet, organisée au profit des pauvres, une manifestation artistique d'un immense intérêt. Les principaux artistes de la Comédie française et de l'Opéra interprétèrent uniquement ce jour-là des chefs-d'œuvre de Victor Hugo. On devine ce que f'it cette représentation.

Le coup d'œil offert par l'immensa salle, où pas une place ne se trouvait libre, était splendide. Sur l'estrade, décorée de trophées aux armes do la République, avaient pris place les membres d'honneur du comité, les représentants de la presse, les délégués de la province et de l'étranger, etc.

M. Louis Blanc, qui présidait, était assis devant un buste de Victor Hugo, en terre cuite, le front ceint de lauriers. Il avait à sa droite M. Salmeron, ancien président de la république espagnole ; à sa gauche, M. Alfred Naquet, député.

A deux heures précises, M. Louis Blanc s'est levé, salué par de très vifs applaudissements, et a prononcé l'allocution suivante :

« Il a été donné à peu de grands hommes d'entrer vivants dans leur immortalité. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitième siècle, Victor Hugo dans le dix-neuvième, et tous les deux ont mérité d'en jouir : l'un pour avoir déshonoré à jamais l'intolérance religieuse; l'autre pour avoir, avec un éclat incomparable, servi l'humanité

Que la pratique de la vie publique donne naissance à des di\isioiis profondes, il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre. La justice et la vérité ont plus à y gagner qu'à y perdre. Mais c'est la puissance du génie employé au bien de réunir dans un même sentiment d'admiration reconnaissante les hommes qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine à s'accorder, et rien n'est plus propre à mettre en relief cette puissance que des solennité.s semblables à celle d'aujourd'hui.

L'idée d'union est, en effet, inséparable de toute grande fête

C'est cette idée d'union qui rendit si touchante lapins mémorable des fêtes de la Révolution française : la Fédération. Assez de jours dans l'année sont donnés à ce qui sépare les honmies : il est bon qu'on donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle occasion pour cela que la fête do celui qui est, en même temps qu'un poëte sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine ! Car, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose de plus grand encore que son génie : c'est l'emploi qu'il en a fait, et l'unité de sa vie est dans l'ascension continuelle de son esprit vers la lumière. »

Après ce beau discours, M. Coqueliii dit, avec le talent qu'on lui connaît, les belles strophes que Théodore de Banville avait écrites pour la circonstance, et qui commencent par ces vers :

Père! doux an mallieur, au deuil, à la soiilTiancel A l'ombre du 1 luiier dans la lutte conquis,

Viens sentir sur tes maifis le bai~er rie la France, Heureuse de l'ôter le jour où tu naquis!

De véritables acclamations accueillirent M. Coqiielin et fous les artistes qui s'étaient joints à lui pour cette solennité.

Cependant le défilé continuait toujours. 11 dura jusqu'à la nuit. Les corporations avec leurs oriflammes, leurs étendards, leurs drapeaux, succédaient aux chars enrubannés, aux groupes qui portaient des couronne*. On n'y voyait déjà plus ; déjà le grand Arc de Triomphe sur lequel est maintenant inscrit le nom du père, le général Hugo ; déjà le monument qui a été témoin de l'hommage rendu au fils disparaissait dans l'obscurité, et des retardataires arrivaient encore apporter leurs couronnes au seuil de l'avenue d'Kylau.

Fier de cette manifestation sans égale, à laquelle en principe il s'était opposé de toutes ses forces ainsi que ses amis, le poëte redescendit dans son salon transformé en une serré. Aux tentures, aux rideaux, aux patères, aux croisées s'accrochaient des couronnes et des guirlandes. Sa demeure, encombrée, était cependant pleine d'amis heureux de s'associer à f^a joie. Se remettant peu à peu de son émotion, il reprit possession de lui-même, dîna gaiement, disant aux dames assises près de lui à table : « 11 me semble qu'aujourd'hui j'ai vingt ans. »

A la même heure, des quatre coins de la France, arrivaient à Paris des dépêches annonçant que dans tous les départements on s'associait à la manifestation. Dans un grand nombre de villes on illumina, on pavoisa les maisons. A l'étranger il y eut un écho de la fête dans les cercles littéraires, et tous les pays latins envoyèrent leurs félicitations au poëte.

Dans la soirée du 27 février tous les théâtres illuminèrent et célébrèrent l'anniversaire du poëte, soit en interprétant une de ses œuvres, soit en interprétant des pièces de vers composées en son honneur par les poëtes les plus justem3nt célèbres, les plus aimés! Touchant hommage rendu au Maître, rendu au poëte par les poëtes. Le nom de Lamartine, mis au concours par l'Académie cette même année, n'avait pas fait jaillir un vers remarquable; le nom de Hugo enfanta les strophes ailées. Nous ne pouvons citer ces pièces dignes d'être conservées et qui, avec mille détails touchants relatifs au grand anniversaire, figureront dans un livre d'or préparé par les soins de M. Emile Blémont. ('-itons au moins les noms des poëtes : Théodore de Banville, H. de Bornier, Armand Silvestre, Catulle Mendès, Ernest d'Hervilly, Clovis Hughes, Paul Fouchor, Emile Blémont, Gustave Rivet, Emmanuel des Essarts, Fabvre des Essarts, Bertran i Millanvoye, Adolphe Pelleport, etc. Ces noms nous dispensent de l'éloge. Les poëtes de France ont bien chanté l'ancêtre.

Telle est résumée, avec les détails principaux, cette apothéose qui honore le dix-neuvième siècle, prosterné avec admiration et respect, dans un élan commun, devant celui qu'Emile Augier a si bien appelé le Père de la littérature.

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